Un voyage

J'avais coupé tous les ponts avec moi-même. J'étais l'étranger qui se vivait au quotidien, dans son propre corps. Je passais la nuit reclus chez moi, et les journées avec un vieil ami. Nous ne parlions pas, nous étions tous les deux coupés de notre être intérieur. Mais cette coupure avait été volontaire, nous l'avions recherché. Elle semblait, à l'époque, être la seule échappatoire qui nous laissât la possibilité de vivre. Lassés de nos personnalités et de ce qui nous définissait, nous avions opté pour un simple déni de nous-mêmes. Nous avions rejeté au loin nos anciens habits et nos anciennes manières. C'était, je crois, la seule manière de parvenir à la renaissance. Comment évoluer différemment sans s'astreindre au plus drastique changement, à la plus tranchante volonté. J'avais vingt-trois ans à l'époque et assez de potentialité pour me permettre de tout envoyer valser, et je pensais l'être inépuisable. Je m'installais seul dans une chambre, au dernier étage d'un immeuble vieillissant. L'hiver enchaînait l'été sans que le printemps n'ait son mot à dire, et mon esprit s'abreuvait de calme. Je goûtais les volutes du laisser-aller. Chaque jour, je sentais monter lentement en moi une essence que je ne nommais pas. Il fallait laisser à cette énergie du temps afin qu'elle opère. C'était de longues vagues. Un soir, je décidais de sortir, plein de ma coupure et de mon étrangeté. C'est alors que je fis la connaissance de K. Il avait à peu près mon âge, et ses traits creusés accusaient du même style de vie que le mien. Rapidement, nous nous liâmes. Mais de cette amitié ne pouvait naître que des fruits stériles, alors je repris possession de la chambre. Je savais bien que je devais atteindre un but, une arrivée devait se définir. Le chemin était vague et je ne me pressais en rien. Ma rupture fut bientôt suivie d'un ennui profond. J'étais peut-être aller chercher, sans le savoir, cet ennui. C'est lui qui me propulsa à de nouvelles possibilités. J'arrivais à des fins de journées amères que rien n'égalait. Un soir, enfilant un sweat gris chiné, j'allais remuer mon ennui dans le bar du coin.

Cette histoire ne sera pas celle de ma rencontre avec la jeune femme du bar. Elle anima ma vie avec tant de puissance que je ne voudrais pas exprimer cette relation à l'aide de mots. Cette histoire sera celle de mon retour à la vitalité. Après deux années d'un bonheur ininterrompu, E et moi décidâmes d'entreprendre un long voyage. Nous partions en Italie. Je m'étais procuré une moto neuve qu'un oncle débonnaire me donnât. Nous partîmes au début du mois de juin. La porte maillot virait au jaune et le soleil teintait le palais des congrès d'une lumière pieuse. Nous traversâmes la France en moins de trois jours nous arrêtant en Bourgogne et dans le Lubéron. Je connaissais vers Arles une vieille amie qui nous hébergeât. Le dîner passé en sa compagnie fut de ces moments que la simplicité frappe. Partis au lever du jour, j'enfourchais la moto et E glissa ses mains sur mon ventre. Arrivés à la frontière, nous sentîmes un infime changement.

Nous étions une hallucination commune, sous nos regards, les paysages étaient mystiques. La vie était alors pour elle et pour moi une longue jouissance. J'avais pour devise de voir, simultanément, avec les yeux de l'homme primitif et de l'homme moderne. Les formes humaines m'apparaissaient entachées de cercles colorés. Tout se détachait et se fondait en une unique vision. Je voyais mes contemporains avec les yeux de la fascination, pensant assister aux débuts de la création. Je me sentais porté par une mission. Très tôt, je compris le caractère exceptionnel de ma destinée. Et les dons dont j'avais été gâté me semblaient être des joyaux venant d'autres univers. Porté par ces convictions, E et moi traversâmes l'Italie. Nous étions insouciants. Elle puisait au fond de ma liberté et je laissais les portes ouvertes. Il m'a toujours semblé avare de croire à l'individualité. L'évidence du partage est frappante. Libéralement, j'octroyais ce qui peut sembler une liberté indécise, il faut bien comprendre que cette liberté ne m'appartenait pas, elle était à ma disposition, comme à la disposition de tout un chacun. J'avais les moyens d'y puiser largement, alors que d'autres n'y avaient pas forcément accès. Passant par la Toscane, nous fîmes de courtes haltes à Florence, Sienne et San Gimignano. L'odeur parfumée de la mozarella et les vieilles devantures d'hôtels allaient dans le sens de notre nouvelle mystique. L'essence ne semblait pas se dérober à nous. Un secret tous les jours, nous était dévoilé. La réalité avait quelque chose d'obnubilant. Et de cette fascination, nous ne pouvions nous dégager. E s'épanouissait dans cette atmosphère chaude. Les journées étaient claires. Nous allions directement aux sources d'eaux vives puiser nos savoirs. Le soleil était haut perché et je pensais l'hiver impossible. Voir et sentir relevait d'un miracle, d'une passe fabuleuse, nous n'en étions plus à nous demander comment cela était possible, nous étions simplement baignés de songes imperturbables. Les Italiens nous étaient familiers et accueillants. Leur culture antique était simple. Et nous appréciions le charme des choses simples. Je voulais passer par les Pouilles pour rejoindre un bateau qui nous amènerait en Grèce, E acquiesça. Nous restâmes un mois dans un village à flanc de colline. La terre fumait littéralement et nous étions ses exhalaisons. Il n'est pas étrange de dire que nous étions ses innocents enfants, s'amusant à vivre. Le soir, nous dansions et chantions. Par moment, des rires brusques me traversaient. Au fur et à mesure, nous nous révélions à nous-mêmes. Il est incroyable de penser que l'homme a pour but de devenir lui-même, c'est sa tâche la plus hardie. Elle est son aboutissement. La modernité avait fissuré l'âme de l'homme et il revenait à l'homme de combler cette fissure. E et moi la comblions jour après jour et le lait qui pénétrait nos fissures était pur.

Nous arrivâmes sur l'île d'Amorgos en plein milieu du mois de Juillet. La mer était cuisante. À quels rêves et à quelles espérances me raccrochais-je ? E se perdait dans une ivresse floue. Nous étions ce corps unique à la pensée unique. Le but se précisait. Nous louâmes une petite maison au bord d'une crique. J'entrais à l'intérieur du salon et aperçut quatre chaises blanches alignées. J'entraperçus la présence de quatre hommes vêtus de noir, leurs êtres se dissipèrent rapidement. Une fenêtre donnait sur la lagune. E se déshabilla et alla se couler dans le lit. Je ne tardais pas à la rejoindre. Les journées s'enchainèrent et notre quête arrivait à maturation. Nous étions rassasiés de bonheur. Prêt à rejoindre la mêlée de la grand’ville afin d'y mener un combat. J'avais emporté avec moi un vieil appareil photo argentique. Je m'amusais à passer des après-midi solitaire sur l'île. Sa sécheresse opulente m'émerveillait. Je m'attardais sur des roches pleines de sagesse et des arbres me regardaient avec bienveillance. Je griffonnais sur des papiers des récits inachevés, des histoires sans débuts ni fins, égales de mon esprit vagabond.

La peau d'E se dorait et ses taches de rousseur prirent une nouvelle coloration. Sa gaieté enfantine prenait une nouvelle forme, plus mûre. Elle était, à mon avis, prête à jouer dans la cour des grands. Mon corps, libéré des entraves morales était serein. J'avais comme envie d'être une dynamite, une dynamite que j'aurais soigneusement placée au centre de l'esprit d'E, et au moment propice, j'aurais allumé l'embout. Je me gardais de trop entrer en avant dans l'esprit de cette jeune femme, elle aussi me retenait et c'était ce dont j'avais besoin. Je voulais dynamiter les coutumes de la modernité. Le primitif m'obsédait. La vigueur était mon cheval de bataille.

Un matin, nous nous rendîmes à une cérémonie religieuse, nous arrivâmes à sept heures, et partîmes à midi; les cinq heures passées nous enivrèrent, l'encens brûlant et les paroles du prêtre avaient des tournures magiques. Nos regards croisèrent ceux des fidèles. Une vieille femme attira particulièrement mon attention, je sentais profondément en moi une attirance envers elle, d'un coup d'œil, elle me comprit et pénétra ma pensée, puis elle tourna la tête et ne m'accorda plus d'attentions. Elle ouvrit en moi une porte. E me prit la main. Après la cérémonie, le groupe de fidèles longea un chemin, nous les suivîmes. Arrivés au village, le groupe se dispersa. E commanda un morceau de feta grillé que nous partageâmes. Je lui parlais de mon père et de son attitude. La manière indirecte qu'il avait eue de nous couver, ma sœur et moi. C'était un homme discret à la parole brève, il savait bien que la vérité filait ailleurs. Il nous avait laissé largement de quoi vivre, et nous possédions un appartement et un héritage qui nous dégagèrent de toutes problématiques de vies. Notre mère était morte alors que nous étions enfant, et notre père avait continué ses affaires. E était intéressé par mon histoire de vie; je connaissais la sienne par cœur et elle connaissait la mienne par cœur, mais nous ne nous lassions pas de nous les raconter mutuellement, nous ravivions d'anciennes flammes. Nous quittâmes Amorgos pour Patmos. Patmos avait connu la révélation de Saint-Jean, c'était une voie que nous ne voulions pas éviter. Nous voulions atteindre les visions apocalyptiques de Saint-Jean. Malgré notre bonne volonté, ces visions s'échappèrent et nous fûmes pris de léthargie. La chaleur était folle, le mois d'août battait son plein. Nous restâmes à Patmos jusqu’au début du mois de Septembre. Nous décidâmes de rentrer à Paris. Je mis la moto dans un cargo qui rejoignit Paris en une semaine et nous nous envolâmes d'Athènes.

De retour à Paris, alors que nous déjeunions, je croisais K. Sa mine était défaite et ses épaules tombaient. Il me raconta comment son projet avait échoué. Ses différentes tentatives de parvenir à un état harmonieux. Il paraissait agité et parlait de manière haché. Je l'invitais à profiter du soleil avec nous. Il refusa, s'excusa de sa bizarrerie, embrassant E et me serrant la main, je pensais que son heure n'était pas venue, elle ne tarderait pas, K était une belle personne et rien ne s'opposait à son développement. Le chemin qu'E et moi avions parcouru me semblât intéressant, ça n'était que l'esquisse d'un plus grand schème.

Je passais de longues après-midi à approfondir des lectures diverses, la psychanalyse tenait une place particulière. E avait trouvé un travail en tant qu'assistante photographe, elle travaillait deux à trois jours par semaine. Nos emplois du temps nous laissaient de larges temps mort que nous mettions au profit de la lecture et de sorties culturelles. E était dans une période de rêves intense, tout les matins, elle me racontait ses rêves de la veille. Elle se voyait courant nue à travers une foule indifférente, un sentiment de liberté la travaillait intérieurement. Parfois, elle se rêvait en génie volant au dessus de ses amis et de sa famille, elle attirait à elle toute l'attention et sentait un sentiment irrépressible la parcourir.

J'écoutais avec passion ses récits. Je laissais son univers devenir le mien. Nous nous fondions mutuellement l'un dans l'autre. Mes lectures sur la psychanalyse me donnaient une autre approche de la vie. J'étais en proie à une hypersensibilité, à fleur de peau, une lecture, un film me faisaient monter les larmes aux yeux. Quand une vérité se dessinait à travers un dialogue, ou bien une scène, je sentais en moi que des sanglots étaient sur le point d'éclater. J'aimais cette émotion. La tristesse me paraissait suave. Puis, j'alternais avec des périodes de joie intense et d'ouvertures éclairées. J'étais le fil rouge. Dans la rue, je croisais le regard d'une enfant de cinq ans, son espièglerie me toucha intensément. Je rendais faveur pour faveur. La vérité de chaque personne m'était claire et je ne pouvais pas aller à l'encontre de leurs vérités. Malgré moi, je ne savais pas prendre parti. E demandait énormément d'amour, elle puisait en moi, et j'avais des réserves profondes. Nous nous purgions d'émotions intenses.
E était nue et déliée.

Un soir, après dîner, mon père m'appela et me donna rendez-vous à déjeuner durant la semaine. Ses affaires marchaient bien, il me proposa de travailler avec lui. J'acceptais. L'ennui de mes longues journées commençait à me peser, il fallait s'ancrer et retrousser ses manches. Mon père s'occupait de finances. Je n'avais jamais vraiment réussi à comprendre ses affaires. Je me retrouvais à classer des dossiers obscurs tout au long de la journée. Cette abstraction valait bien mes rêveries; elle m'obligeait à me cadrer et à me socialiser au quotidien. J'essayais de mettre de côté mes souvenirs de l'été passé avec E. Une jeune femme travaillait dans le même bureau que moi et remarquait mes absences. J'étais loin, mais je me remettais vite au travail.

Le soir, je laissais la folie surgir. E connaissait ces accès. Je parle de la folie qui dérive de l'intelligence. Quand la lucidité se fait saillante et douloureuse. Il me fallait des exutoires. L'équilibre était bien gardé. Je buvais sans réserve, E m'accompagnait, chaque matin, nous ne nous souvenions plus de nos fins de nuits. Nous continuions à halluciner de la vie, avec plus de recul. Bizarrement, nous étions de plus en plus terre à terre. Nous menions cette vie durant une année, le travail avec mon père m'intéressait de plus en plus, je n'en étais plus à classer les dossiers, je m'occupais de rendez-vous plus importants avec des clients. J'étais en charge des investissements. Je trouvais à mes clients les bons filons. Nous en profitions mutuellement. E commençait sérieusement à aimer la photographie, elle travaillait beaucoup sur ses séries personnelles, des portraits d'hommes et de femmes, de tous âges.

Vers la fin du mois de mai, ma sœur nous invita à diner dans son nouvel appartement. Elle y avait emménagé avec son nouvel amant. Ma sœur avait toujours eu un sens aigu de l'espace. Son appartement était une invitation à la rêverie. J'avais une grande complicité avec elle. J'étais son garde fou, je cadrais sa folie qui égalait la mienne. Nous dinions dans un salon à la peinture fraiche. Ma sœur égayât le diner. Elle avait préparé un repas joyeux. J'échangeais avec son ami sur nos travaux mutuels, laissant de côté ma part littéraire, je ne parlais que de mon travail avec mon père. E me regardait avec compassion, je prenais sa main et jouait avec ses fins poignets. Sur le chemin du retour, je passais ma main sous le t-shirt d'E et la glissa sur son ventre. Les soirs, elle jouait avec mon corps et moi avec le sien. Sa chaleur était propice à ce que de grandes choses naquissent.

Un ancien ami de ma mère me contacta. C’était un homme aux multiples facettes. Il avait été peintre, poète, sculpteur, architecte et penseur. Je lui vouais une estime. Il avait eu une aventure de jeunesse avec ma mère, je m’imaginais une passion ardente, détachée et puissante. Passer du temps avec cet homme évoquait en moi ma mère. J’aimais sa présence et sa vision des choses. À quinze ans, il m’avait emmené au musée, je restais cloué devant une toile de Thomas Couture, intitulé Romains de la décadence. Les enchevêtrements de corps d’hommes et de femmes nus me laissaient pensif. L’abondance de vie et de chaos mêlée à une élégance antique. Neuf ans plus tard, à vingt-quatre ans, je passais du bon temps avec V, j’avais mûri et lui vieilli. Nos rapports étaient intéressants, nous échangèrent beaucoup. V avait le regard d’un homme qui avait perdu quelque chose d’essentiel. Je tentais de deviner quelle avait été sa perte. Je n’y arrivais pas et il ne me laissait pas accéder à sa perte. Je respectais son intimité. Je lui dévoilais l’envers du décor de ma vie, mes espérances, mes conquêtes et mes déceptions. Le masque tombait, il possédait une vue clairvoyante, les gens lui apparaissaient clairs comme de l’eau de roche.

Je présentais V à E, il comprit très vite mon attachement pour E. Elle s’occupa de lui avec gentillesse, sentant en lui une faille. Un soir, nous dansâmes les trois à la ronde, E prenait la main de V, je m’emparais de leurs mains libres et furieusement, nous nous laissèrent aller. Nos mouvements étaient simples. Nous éclations de rire, ayant bu un vin minéral qui vivait dans nos estomacs. V s’assombrit en fin de soirée, nous n’osions pas pénétrer son chagrin. Il s’endormit dans le salon. Le matin, je trouvais un mot de V nous remerciant. Je n’ai plus eu de nouvelles de lui depuis.

K frappa à la porte un soir. Il était vacillant, je sentais les traces d’une longue nuit d’errance. En pleine perte, il savait que nous étions avec E un refuge accueillant. Il ne parlait pas et seuls ses regards nous en disaient long sur sa situation. Il avait l’air d’un égaré ayant perdu son chemin de très, très loin. Nous aimions K comme un jeune frère. Il n’avait pas encore amorcé la montée. Sa vie était pleine d’incertitudes. Je proposais à K, le soir, après mes journées de travail d’aller passer du temps dans le studio du photographe avec qui E travaillait. E prenait des photos de nous trois, elle se mettait en scène au milieu de deux hommes, l’un intrigué, l’autre excité. Il y avait dans ses photos une chaleur et une vie qui les rendaient intemporelles. K paraissait lointain.

J’avais eu une promotion. Je m’occupais d’un bureau d’investissements indépendant. Je sentais chez mon père une fierté. Ma vie avait cette saveur organisée et rassurante. Je ne me perdais plus avec un temps vaste et vide. Une après-midi, n’ayant aucuns rendez-vous, je rentrais chez nous. Je trouvais E agitée, une émotion intense la secouait. Elle pleurait. Elle m’apprit que K s’était donné la mort la veille, des amis l’avaient retrouvé inanimé dans son salon. Il avait passé une semaine de sensations fortes. J’essayais de mon mieux de réconforter E. Avec la peine qu’elle ressentait pour K, j’aimais E encore plus fortement. J’embrassais sa nuque et repensais à K. Cette allure indécise qu’il avait et son esprit taquin. Je croyais qu’un avenir radieux l’attendait. Les ténèbres avaient eu raison de lui. Pour nous changer les idées, E et moi allâmes prendre l’air. La taille frêle d’E valait toutes les joies du monde. Peut-être que l’esprit de K nous traversât l’espace d’un instant, nous ressentîmes son indescriptible tourment. Ce soir-là, je fus élevé à des pensées froides. Malgré la présence furtive et gracile d’E, je ne pouvais m’empêcher de me demander pourquoi K n’avait pas trouvé la bonne clef. Sa clef était précieuse et il n’avait pas eu l’opportunité de la saisir. Qu’est ce qui l’avait empêché de trouver le chemin ?

Juin éclatât E. Elle était une pétale laiteuse. Elle coulait de sensualité. Je m’essayais à la photographie, sans grand résultat. Je prenais des photos d’E endormie et nue sans qu’elle s’en rende compte, au réveil. J’essayais de saisir ce qui est flottant, ce qui ne s’exprime pas oralement, ce qui se ressent. Je prenais des vacances. E, perdue dans ses rêves ne travaillait plus trop. Elle rêvait toujours aussi intensément. Son dernier rêve était celui d’un père et d’un fils réuni dans une voiture, le père tenait une canne à pêche, le fils le regardait admiratif, l’amour perçait les yeux du fils. Le père pécha une libellule orange, étincelante à profusion ; le père et le fils étaient fascinés. Ils avaient fait là une trouvaille merveilleuse. E s’approchait au fur et à mesure de sa clef. Bientôt, elle la posséderait et ouvrirait la porte de ses rêves et de ses envies. Je la pris dans mes bras et l’embrassa. Sa façon de sourire à moitié me transportait.

Une amie d’E nous invita à passer une semaine chez elle. Elle avait une maison en Provence. La perspective d’un soleil écrasant et chaud m’anima. E et moi étions des animaux attirés par le soleil. Quand il se faisait intense, à son zénith, nous ne le rations pas. Il y avait une piscine, son eau était de l’eau de source, froide. La première action de la journée était de sauter dans la piscine. J’éclatais de rire. E et son amie me regardait avec bienveillance. J’appris à mieux connaître l’amie d’E, elles s’étaient rencontrées au lycée et s’étaient tout de suite plus. Nous partagions les tâches domestiques. Les journées filaient et chacun se dépliaient. À la demande de l’amie d’E, nous rallongeâmes notre séjour de deux semaines. Arrivé à la moitié du séjour, je pris stylo et papier et déversa une histoire sanglante et joyeuse. Je leur lisais à voix haute les aventures de mon héros, Klein. Elles étaient l’auditoire parfait. Klein était un chevalier moyenâgeux que j’avais doté de peu de fortune et d’une grande noblesse de caractère. Il se vouait à vivre bien. Il voulait répandre le rire autour de lui.

Un matin, E était partie faire un tour en ville. Je restais avec son amie au bord de la piscine. Elle était à moitié dérangée de ma présence, quoiqu’intriguée. Elle avait de longues jambes. Le vernis de ses mains était foncé, et ses cheveux roux étaient bouclés. J’évitais de trop regarder par-là. Je fis un saut dans la piscine, puis séchant au soleil, j’attachais mes cheveux et me fis un catogan. Je rentrais dans la maison, à l’abri de la chaleur. La pièce était tiède, le carrelage était froid. Je m’endormais et sentis derrière la porte une présence s’attarder. Son souffle court me berça de loin en loin. Puis, elle monta elle aussi se reposer. Je rêvais d’un sérail de femmes nues. C’était un bain turc, les femmes se lovaient dans l’architecture de la pièce chaude, certaines sortaient de l’eau, d’autres dormaient allongées ou bien debout contre des colonnes. La vapeur m’étourdissait et les femmes se transformèrent en des formes floues, puis je fus réveillé par un baiser d’E. Elle s’allongea sur moi et nous nous rendormîmes.

Le dernier soir, E prépara un plat local. Je sentais qu’en nous quelque chose demandait à éclater, une force s’insinuait en nous de manière latente. L’amie d’E avait fait provision de vin. Nous bûmes plus qu’il n’en faut. Mon ventre m’avertissait de mes excès, je ne l’écoutais pas. La fin de la soirée est, dans mon souvenir, opaque. À peine si je me souviens de trois corps nus au bord de la piscine.

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