Position Ascendante

Ce soir, je me suis baladé dans les rues. Je crois avoir été avec des amis auparavant. Je ne suis pas sûr. Le souvenir que j’en garde est flou. C’était au début de soirée dans une brasserie, les murs étaient recouverts de miroirs, la salle se démultipliait. Une femme m’observait, avant même que je la voie ; durant le dîner, nos regards se croisèrent et en moi je me sentais attaqué d’un désir. Le jeu de regards gagna en intensité. Rapidement je l’oubliais et m’intéressais à nouveau à la conversation qui m’entourait.

La veille, j’avais été exalté. Je n’avais eu aucun frein, aucune bride. J’avais roulé toute mon énergie dans mon corps, je l’avais laissée se répandre et tout éclater. J’étais lâché, entièrement. J’avais senti au milieu de la journée quelque chose craquer en moi, de manière étrange, suite à cette faille, j’étais comme décalé. Vite je me remettais en selle, mais je savais que mon énergie réclamait des points d’attache.

Je me suis baladé dans les rues. Je ne savais plus trop de quoi il s’agissait, ni même pourquoi je marchais à ce moment, à cet endroit de la ville. J’avais vite quitté la soirée de mes amis, qu’avais-je à partager ce soir-là ? Je me sentais aspiré par un vide salutaire. Mon pas était lourd, décidé. J’étais fortement ancré. La position ascendante gagnait du terrain. Et je n’aurai rien fait pour l’en empêcher.

J’avais eu assez d’occupations durant la journée pour ne pas m’occuper des nuits. J’avais assez de raison de préférer le jour à la nuit. La journée, je la partageais avec les autres, et la nuit, c’était mon enclos. En somme, je ne savais plus trop, j’étais balancé à droite et à gauche, jour et nuit se suivaient et s’enchaînaient sans trop se ressembler, aucun jour n’était similaire. Ça montait haut, très haut, puis ça revenait à une mesure naturelle. Je voyais beaucoup de gens à cette époque, de tous les âges, hommes et femmes confondus.

Bizarrement, je ne côtoyais pas de gens de mon âge. J’étais assailli d’un profond sentiment d’ennui quand je les voyais. J’avais l’impression de la longueur d’avance, ça n’était même plus une question d’orgueil … C’était juste une réalité, dure et belle. Et c’est avec cette réalité que je jouais. Et le jeu n’allait pas prendre place avec eux. J’avais accès à énormément d’aires de réalités et à énormément de milieux. Je naviguais entre différentes strates, à l’aise. Je trimballais mon sourire évocateur aux coins des sentiments et mon sérieux faisait croire à certaines personnes un maintien qui n’était pas le mien. Parfois, je criais et sentais que j’allais devenir insensé.

Mais vite, à son souvenir, toute ma raison revenait. Léonora m’apparaissait claire, et comme le but des buts. Le reste n’était que le reste. Et tout tendait à un unique aboutissement. Bien sûr, je cultivais une masse d’informations grande. Elle en faisait partie pensais-je par moment, mais vite je m’apercevais que je me mettais le doigt dans l’œil. Elle était l'épicentre des informations.

Par moment, j’avais des connections fabuleuses avec mon entourage et avec moi-même, j’étais le cœur des révélations. Et je sentais que se pressaient autour de moi les esprits et les âmes. J’accueillais tout avec ferveur et j’aimais cette étreinte au monde. Aucune individualité n’avait valeur. Les corps, le monde, la vie, les traversées que connaissaient ces éléments, évidentes à mes yeux. Le revers de la monnaie n’était pas si terrible. C’était juste des moments de repos, qui permettaient de mieux vivre par la suite.

Quand j’avais trop chauffé mon cerveau, quand j’avais trop échafaudé des plans et quand, surtout, je les avais concrétisés, quand ils étaient passés de la pensée à la réalisation. La période qui suivait était celle de la marche au désert. Le zénith de mon esprit. La fin de la pensée. Je ne voyais plus avec les yeux de mon esprit mais avec mes yeux. Et ce qu’ils me révélaient était d’une simplicité déroutante. Tout avait coulé. Où étais-je ? Je ne savais plus trop. La tête me tournait, et cette ivresse était le chemin vers des clartés d’esprits sûres.

Parce que, aussi, j’avais l’esprit clair et limpide. Je voyais tout sous le jour de la lucidité. Les rapports entre les gens, leurs intérêts mutuels, ce qui les animaient et les liaient m’apparaissait évident. À compter de ces lucidités, je connaissais parfaitement mon rôle avec chaque être. Avec telle personne, agir de telle manière, avec telle autre, comme cela… Non par opportunisme, mais plus par clairvoyance. Et parfois, j’envoyais en l’air ces enrobages de politesse et ne me fiait qu’à moi, qu’à ma vérité. C’était la seule qui m’allait et me suivait toujours. Elle ne m’avait jamais trahi. Elle était fortement propriétaire de mon corps. Elle était pérenne et personne ne pouvait l’ébranler. J’abordais les autres avec cet état d’esprit, cette assurance, cette confiance en moi. Je ressentais l’impact.

Peu à peu, je développais plusieurs théories. Je devenais une sorte de mystique étrange, naïf et complexe. Voir plus loin que la vue était la première de mes envies. D’ailleurs la vue n’était pas ce qui permettait de voir. Les tentacules que lançait mon corps m’informaient à foison de l’environnement qui m’entourait. Je connaissais l’intérieur des êtres, la pensée du bois et l’intelligence des pierres.

Une après-midi, j’allai rendre visite à un ami. Il travaillait en tant que caissier, et avait deux heures de pause. En entrant chez lui, je fus fortement attiré par une pierre noire, je voyais en elle la force noire. Puissamment positive. C’était tout le purgatoire qu’elle renfermait. Avant de jouir de ses bienfaits, il fallait qu’elle absorbe en vous toutes les noirceurs que vous ne soupçonniez même pas, dont l’existence vous avait été jusqu’alors dérobée. Mon ami me proposa en cadeau la pierre, il disait qu’elle m’avait appelée et je le croyais sur parole. Toujours je revenais à l’intelligence corporelle, à mes tentacules qui en savaient plus long que moi sur mes véritables besoins, et je ne cherchais pas à contredire ces sagesses. Il s’agissait de l’obsidienne, c’était le nom de la pierre en question. Il s’avérait que cette pierre était de celles dont la puissance effraie certaines sensibilités. Elle était comme une chape de plomb qui promettait la légèreté, et comme pour tout, elle ne s’offrait pas directement, il fallait mériter ses faveurs ; et j’étais bien décidé à la connaître par cœur. Elle révélait la nature intime des êtres, et vous pensez bien que ce tour de passe-passe ne se fait pas en un jour…

Je veux devenir un brigand luxueux. Une sorte d’égaré monstrueux. Je veux tapisser les sentiers alternatifs de pas pesants. J’écraserai la banalité et laisserai crever les normalités. Mais je respecterai toujours un certain code. Le code de l’homme, une noblesse très haute. Une manière d’être très raffinée et hautement intelligente. Je serai malicieux et séduisant. Vous verrez assez tôt le résultat de mon alchimie. Elle dissoudra vos petites convenances et vos pensées bienséantes. Je vous tiendrai dans mes calculs et vous enserrerai. En somme, je vous contiendrai et c’est la raison pour laquelle vous m’aimerez. Mais je serai aussi sincère et pur, j’aurai un cœur d’or, un cœur à l’estime magnifique, car j’aime l’humanité, énormément. J’aime la réalité et les songes, je suis fasciné par la vie. J’observe avec un intérêt croissant mon corps et l’extérieur, je jongle avec les abstractions que me propose le monde et je veux explorer toutes les possibilités envisageables et le monde en propose tant que je ne saurais connaître l’ennui.
J’ai repensé à elle durant le dîner. Je pensais au bas de son dos, et il vrai que sa peau était satinée, c’était une soie précieuse. Ne serait-ce que passer sa main dessus, se souvenir de ce moment me laissait rêveur un instant et me donnait envie de connaître à nouveau cette joie simple. J’avais l’autre jour passé, rapidement, mes doigts sur sa bouche et sa joue. Sa bouche était douce et son épiderme n’avait rien d’offensif.

L’obsidienne devenait de jour en jour plus puissante, elle s’offrait à moi d’avantage. Elle allait dans le sens de la croissance. J’aimais la croissance, la croissance vitale qui est l’élément clé. Flux et reflux d’énergies. L’obsidienne et d’autres travaux que j’avais menés avaient délié en moi un nœud. J’avais cru à une époque, qu’un nœud gordien s’était formé au cœur de mon cœur et que jamais, jamais je ne saurais le défaire. L’année que je venais de passer me prouva le contraire, les mois passèrent et je devenais de plus en plus délié, de plus en plus en phase avec moi-même, de plus en plus intègre. J’avais quelque part lu le titre d’un livre : La Sculpture de soi. Jour après jour, l’obsidienne me sculptait et me donnait forme, je prenais racine dans une sensualité minérale. J’allais bientôt être épuré. Bientôt, j’allais devenir transparent à moi-même et au monde. Le rapport est simple ! Vous êtes au monde ce que vous ressentez. Donc je sculptais mon être, je le taillais finement, le travaillais, donnant ici et là de fins coups de burin. Et la sculpture que je recherchais n’était pas un artifice, pas une mise en scène. C’était juste ma sculpture, la sculpture de mon être, que tout un chacun se doit de découvrir. C’était dans l’ancienne littérature allemande la quête du bijou bleu. Le centre des énergies s’y trouvait. Je voulais aller rejoindre cette source. Et cette source avait pour point de départ ma personne. La sculpture me permettait d’y accéder.

Je pense qu’une fois cette source révélée, une fois ce jaillissement libéré, le monde apparaît comme nouveau, et le soleil levant est le premier de tous les levants.


Paris, avril 2014.