Le Magicien de l'Adversité

Je m'appelle Ulrich, mes parents voulaient me nommer Enzo. Chaque jour, j'essaye au mieux d'éclater ma gangue, de naître à moi-même. J'ai vingt et un ans. J'ai déjà rongé une bonne part de la carapace qui me séparait du monde. Bientôt, j'aurai accès à un diamant, que ni le temps ni la rage n'useront.

Une fois acquis, je rejoindrai le séjour éternel, un lieu de vie pure, une aubaine que les sages ne démentent pas. Je sens le mouvement de la vie, calme et mesuré. La mesure, je l'ai, autrefois, assassinée.

J'ai vécu la turbulence, de violents coups de fouets. Pas un moment de répit. Je roulais, alors, en moi, des tortures; ma part sombre violentait ma naïveté et le diamant était encrassé. C'étaient d'agiles assauts de lames travaillées, elles perçaient ma vie de torpeur et de saletés.

Le mouvement inverse ne tarda pas, et le chemin au diamant se fit calmement. La fascination de la maturation. Laisser grandir les forces que l'on porte, puis les laisser éclater et couler aux endroits justes. Le diamant, de plus en plus visible, me guidait et me parlait. Sa vivacité m'aimantait. La gangue se réduisait.

HISTOIRE DE FAMILLE

Avant de commencer ce conte, je veux parler de ma famille. Nous étions installés aux débuts des années 1720 au cœur de l'île Saint-Louis, à Paris. Mon grand-père paternel, Jean-Honoré Khalaine, un homme de stature à l'esprit malicieux avait fondé un atelier de tapisserie, qui au siècle dernier prospéra au-delà de ses attentes. La maison dans laquelle notre famille était installée jouxtait l'atelier.

Au moment de m'endormir, enfant, j'entendais le bruit étouffé des tissus, les tapissiers finissaient et roulaient l'ouvrage. Le Roi venait de mourir à l'époque, c'était l'occasion rêvée pour ma mère et mon père de s'installer et de monter un commerce.

Ma mère enfanta une fratrie considérable, sept enfants, quatre fils et trois filles. Je suis le deuxième fils et le troisième enfant, après ma grande sœur Eulalie et mon grand frère Klein, me suivirent dans l'ordre, Balthazar, Gabriel et Florence. Notre enfance se partagea entre de lourds moments, des luttes intestines et des harmonies blanches.

Klein était le favori de mes parents, il avait reçu de la nature d'énormes dons, il plaisait ; nos tantes le choyaient et l'emmenaient passer son premier séjour d’été dans leurs maisons du Berry. C'était un garçon beau, avec cette rigueur animale ; son autorité était célèbre, il n'avait pas à élever la voix pour en imposer, simplement à être.

Ma grande sœur, Eulalie, avait hérité de la famille Kaluÿs, le côté de ma mère, elle était calme, pouvait passer pour anodine et commune, mais ça n'était qu'un semblant derrière lequel une intelligence éveillée n'attendait qu'à se manifester ; mon oncle Nerestan, le frère maudit de mon père, l'aimait énormément et la prit sous son aile ; ensemble, ils allaient au théâtre, mon oncle avait ses passe-droits chez les comédiens, et de temps à autre, il était invité aux représentations du Régent à Versailles, Eulalie jubilait.

Balthazar et Gabriel étaient deux natures robustes, mon père cerna vite chez eux les dignes successeurs de son atelier, ils étaient vifs et francs : chez eux, la vie coulait sans le moindre souci.

La petite dernière, Florence, était une fille d'une beauté rare. C'était le diamant de la famille, tous les regards convergeaient à elle, elle ôta, à sa naissance, la vedette à Klein ; de nature espiègle, Florence était la coqueluche de l'île, les peintres raffolaient de sa beauté, elle avait des cheveux bouclés et épais, blonds vénitien.

LE MAGICIEN DE L'ADVERSITÉ

Mon père s'était lié d'amitié avec le peintre Watteau. Ils s'étaient connus sur la fin de vie de ce dernier. Ces fêtes galantes avaient révolutionné le monde de la peinture. À l'âge de dix ans, mon père m'emmena dans son atelier, Watteau venait d'achever son Pèlerinage à l'île de Cythère et son attendrissant guignol de la commedia dell'arte.

L'odeur de la peinture, le désordre de l'atelier et la bonhomie du peintre me gagnèrent à la cause artistique. C'était une vie d'après l'inspiration, aucune obligations d'horaires, pas de hiérarchie, une vie dédiée aux muses et à ce qui se rapproche du diamant. Watteau et mon père s'entretenaient de l'époque et de son relâchement, après la mort du Roi-Soleil, le royaume avait respiré, et avait dégagé de belles fleurs; les femmes s'épanouissaient, les hommes reprenaient leurs anciens droits et la terre de France doucement souriait.

Plusieurs tapisseries de mon père étaient accrochées aux murs de l'atelier de Watteau. Ainsi, mon père gagna la faveur de nombreux peintres, et je visitais avec lui de nombreux ateliers et de nombreuses collections d'œuvres. Ce qui attira surtout mon regard fut les corps de femmes chez Poussin, leurs poitrines étaient innervées de sang vivant, très vivant, jamais je n'avais vu une vie aussi bien rendue, jamais je n'avais vu des femmes aussi passionnées.

Les sentiments que j'apprenais à connaître à travers la peinture étaient une quintessence que les peintres tiraient de la vie même. Ces derniers ne perdaient pas leur temps, ils extrayaient le métal pur de la vie et le transposaient à la perfection, plaçaient des groupes d'hommes et de femmes dans des paysages naturels que leurs pinceaux rendaient magiques.

Je me souviens d'un soir, mon père invita Watteau à dîner à la maison.  Les dindes farcies aux champignons de ma mère remplirent les estomacs d'une vingtaines de convives, les caisses de vin de Bourgogne furent vidées et le peintre déclama, ivre de joie : " Je suis le magicien de l'adversité! Je suis le magicien de l'adversité! " Les autres artistes présents rirent et acquiescèrent, les notaires et gens de bonne contenance esquissèrent un sourire. Je me souviens de ce magicien de l'adversité, je voulais à mon tour en devenir un.

Le mois suivant, Watteau mourut, il était d'une nature mélancolique derrière sa bonhomie, et d'une santé fragile, une maladie aux poumons l'emporta en moins d'une semaine. C'est à son enterrement que je décidai de devenir peintre et de suivre le diamant afin de le révéler aux yeux du monde.

L'ATELIER ET JULIE

À l'âge de dix-sept ans, j'entrais tardivement au sein de l'atelier de van Loo. Mon père m'avait fait étudier les lettres, l'histoire et la géographie ainsi que les mathématiques. Cet enseignement était selon lui indispensable à n'importe quelle destinée.

J'inclinais pour les lettres, les comédies malignes de Molière et les romans de Chrétien de Troyes imprégnèrent d'images fortes mon jeune esprit. Je pensais la vie à l'instar d'un chevalier, mais les moralistes que j'avais approchés me ramenaient à terre. Je sentais en moi une expression qui n'avait pas trouvé sa voie, une parole qui n'attendait qu'à se délier.

La peinture était la clé de voûte de mes aspirations. Je pouvais y raconter des histoires, m'inspirer du monde des lettres, y transcrire mes rêves et leur donner une réalité incontestable. Le chemin était long. J'avais déjà de bonnes dispositions au dessin quand j'entrais à l'atelier de van Loo. Les premiers temps, je ne m'occupais que de préparer les toiles sur les châssis, d'aller fournir le maître et ses disciples en huiles et couleurs. L'odeur de l'atelier a marqué à jamais mon adolescence, et au printemps, les tableaux écrasés de lumière étaient des apparitions.

J'observais énormément la manière qu'avait le maître. C'était un homme fantasque, terriblement sérieux à l'ouvrage et léger le reste du temps. Quatre années passèrent ainsi, j'avais désormais des missions plus importantes, je peignais des parties de toiles avec des disciples qui me conseillaient et m'orientaient.

Je disposais, grâce au maître, de l'atelier lorsqu'il n'était pas occupé, et je m'essayais à la peinture d'observation. Je copiais des natures mortes d'après les Flamands du siècle dernier. Parfois, je passais une matinée à regarder une carafe, dans le but de la voir, de la comprendre ; je voulais déceler son secret, ses arcanes, ses désirs, ses retranchements, et je jetais sur la toile ma vision dynamique du monde.

Une jeune fille avait réussi à intégrer l'atelier du maître, malgré la rareté des femmes dans le milieu de la peinture. Elle avait mon âge et avait pour prénom Julie. Elle était fille d'artistes, son père était architecte et sa mère écrivaine. À son arrivée à l'atelier, je ne lui prêtais pas attention, absorbé par mes travaux et fasciné par la peinture ; ses mystères m'aveuglaient. Vite, je me rendis compte, que c'était à travers Julie et la femme qu'elle portait en elle, que j'accéderai au diamant, à ma recherche.

J'avais vingt et un ans alors. Elle était la simple voie qui menait à une vérité, une simplicité qu'il me fallait rendre sur la toile. Je lui proposais de peindre son portrait. J'étais, jour et nuit, travaillé par une perfection intérieure que je devais extérioriser. Je voulais partager ma vision et mon sentiment, leur donner vie, c'était leur rendre hommage. Je mentirais si la vanité n’avait pas de part dans ce processus, certes j'attachais peu d'importance aux compliments, mais en moi, une fibre vibrait quand mes travaux étaient reconnus.

Julie posa deux semaines pour moi, van Loo était parti rejoindre sa femme en Bretagne. C'était au mois d'août et l'atelier jouissait d'une luminosité impeccable. Assise sur un tabouret en bois défoncé, Julie était l'innocence de la jeunesse. Son habit était blanc, elle portait sur l'index de la main droite trois bagues dorées qui lui donnaient un air assuré.

Elle avait le visage ovale, la narine dilatée et les yeux verts. Mon procédé était celui du silence, alors que je peignais, je ne parlais pas, elle non plus. Elle comprenait, comme moi, l'importance de l'intériorité. Elle devait laisser affleurer à elle une émotion, un sentiment quel qu'il soit. Je m'habituais à sa présence au quotidien. C'était une fille caractérielle, la récompense était de parvenir à sa douceur. Elle cachait sa tendresse, son trésor. Elle se voulait féroce, une bête à sang froid.

Je m'étais fixé comme but de percer sa carapace et d'atteindre sa vigueur. L'été toucha à sa fin, et le portrait fut achevé. Le maître, de retour, fut satisfait du portrait ; il indiqua les lacunes et complimenta mes succès. J'offris à Julie son portrait, elle rougit et j'y vis une faille que je devais approfondir.

L'HIVER CONSEILLER

J’ambitionnais de séduire Julie. Plus les jours passaient, plus je la désirais. Il ne se passait pas un jour sans que je ne pense à elle. Dans l'absence ou dans la présence, c'était Julie.

La nuit, elle apparaissait furtive dans mes rêves, je l'appelais, parfois, c'était elle. La journée, en parallèle de mes occupations, ma pensée traçait un fin sillon rempli par Julie, elle jouait avec mes images internes. Par moments, je voyais tel détail de sa physionomie, la manière qu'elle avait eue de se pencher, l'évolution de ses hanches.

Elle m'apparaissait, à la fois, floue et nette. Quand on se voyait, quelque chose vivait et était heureux. Je l'invitais à passer une après-midi chez mon oncle Nerestan. Il avait récemment acquis un portrait d'artiste de Boucher. Ce tableau m'a tout de suite sidéré, il fit le même effet à Julie. Quand elle observait calmement le petit tableau, je rodais autour d'elle. Mes circonvolutions avaient un caractère animal.

Je tournai autour de ma proie, l'effleurant au bas du dos et sur la nuque. Elle se tournait, et souriait légèrement. Le parquet, chez mon oncle, était ancien et craquait sous mes pas décidés.

C'était maintenant une habitude, un jour sur deux, nous passions de longs moments ensemble. Je l'emmenai, un jour, dans un parc, elle s'amusa sur une balançoire, me laissant deviner des dessous agréables. Derrière un bosquet, allongés, le temps stagna. Le regard figé vers le ciel. Sa présence était un cadeau. Elle s'allongea près de moi et passa sa main sur mon ventre. Le sentiment ressenti était proche du diamant, et je voulais le transcrire à travers mes toiles ; une douceur bleue, une assurance parfaite.

L'hiver ne tarda pas à venir, le diamant, toujours, occupait mes pensées. Le diamant était devenu Julie, trois mois d'ententes passèrent. La zone du séjour éternel était à portée de main. Julie et moi nous y étions baignés. Julie dut au mois de décembre rejoindre van Loo dans le sud de la France afin de l'aider sur une nouvelle commande de retable. Ma mère avait reçu de sa sœur une lettre indiquant la venue d'un de mes deux cousins, Filomeno.

Fortunio et Filomeno étaient deux jumeaux installés à Bordeaux. Leur famille était composée de notaires, charge qui passait de père en fils. Le père de mes deux cousins s'occupait de l'étude et la mère était en charge de la maison. Deux enfants sagaces.

Filomeno était pervers. Il avait l'esprit mal tourné, toujours à s'occuper de déviances. Le sentier commun lui était insupportable. Il empruntait des carrières parallèles et solitaires. Son caractère était à la fois très bon et très aigri. Sa solitude l'avait éloigné de la vie.

Il vivait esseulé. On disait de lui qu'il était étrange, à bon titre. Il s'était révolté contre son père, avait déversé son fiel envers l'état de notaire. Derrière cette révolte saine, une sacrée intelligence vivait. Ses fuites étaient incomprises, même lui ne savait pas trop à quoi s'en tenir.

Sa mère décida de l'envoyer chez nous pour y passer l'hiver. Il s'occuperait des tapisseries, apprendrait le métier et se socialiserait. Sa présence m'importuna, je vis en lui un rival, une étincelle dangereuse jaillissait du fond de son esprit. Je me tenais à l'écart. Il mettait en déroute mon diamant. Pourtant, il essaya de se lier avec moi, c'était peine perdue, je n'avais pour ce cousin aucune affinités.

Le départ de Julie m'accabla. Son souvenir grandissait tous les jours. Je me nourrissais de cette absence. Je jetais mes sentiments sur mes natures mortes, pleines d'espérances et de joies à venir. Mes vases et mes fleurs exprimaient la joie passée qui se renouvellera.

Mes nouveaux principes avaient mûri. Le diamant n'était pas mon bien personnel, une fois cette entité amadouée, j'aurai la possibilité d'en faire jouir le plus grand nombre. Je serai rétribué de mes efforts. Je cueillerai de beaux fruits.

Je voulais aussi me détacher de tout orgueil et de toutes vanités. Il me semblait vain de chercher dans cette voie-là. Les vaniteux n'avaient de la vie que des retours stériles. Le mur frontal les attendait et recueillerait leurs excès.

Mon grand-père Khalaine s'intéressa de plus près à mes travaux. Je pouvais désormais lui montrer plus d'une dizaine de natures mortes, et autant de portraits. Il fut impressionné, mais garda quelques réserves. Il me commanda un petit paysage, j'avais carte blanche.

J'emportais mon carnet de croquis un dimanche aux alentours de la Marne et croquais une rivière fluide ; des saules pleureurs et des allées de rosiers parsemaient le paysage. La journée passa et les rares piétons me saluèrent, je leur répondais en souriant.

De retour à l'atelier, je m'attaquais à la toile, le ciel bleu travaillé au dégradé, le vert des arbres par pâtes épaisses. Je sentais que la finesse d'exécution ne serait pas ma touche, je travaillais par grosses entailles.

Je voulais reproduire le sentiment de vie que j'avais perçu dans la nature. Les disciples et le maître passaient de temps en temps voir l'évolution du paysage, je sentais des acquiescements murmurés. On se gardait d'éloges mutuels.

Celui qui tombait dans l'ivresse du succès voyait sa carrière vite écourtée. L'Académie remettait à leur place les orgueilleux et laissait les silencieux accéder au haut de la montagne. Avec ce tableau et le portrait de Julie, je me présentais devant les Académiciens.

Mes travaux furent récompensés et je gagnai le troisième prix. J'avais le droit d'accompagner les deux premiers prix à Rome. Un nouvel espace de vie large s'ouvrait à moi. La Villa Médicis nous accueillit.

L'Italie chargée de bonnes odeurs nous fit tourner la tête. Rapidement, j'écrivis à Julie de me rejoindre, elle était avec van Loo vers Grasse. Elle obtint deux mois de vacances. Ma chambre à la Villa Médicis était assez grande pour qu'elle me rejoigne.

Je décidais de passer à un niveau supérieur. Je plaçais un grand tissu blanc sur un lit à baldaquin et Julie prit une pose lascive, très naturelle. Je voulais faire son portrait nu. Je comprenais son corps, ses inspirations et ses expirations. Sur la toile, elle était pareille à sa réalité.

Le soir, les dîners entre peintres étaient animés. Le chianti chauffait les esprits. Sous les grands cyprès, les banquets étaient fréquents, certains connaissaient là leurs premières joies. Nous approfondissions avec Julie notre séjour éternel.

LA SUITE LOGIQUE

Le magicien de l'adversité. J'avais à moitié ce statut, pas encore parvenu à endosser l'épaisse étoffe de Watteau. Je me rapprochais de ce souhait. J'opposais avec mes peintures, ma vision de la vie, une vision qui se jouait des contingences.

La tragédie avait nourri mes peintures, mais la joie équilibrait harmonieusement le tout. Je voulais proposer une manière d'être, un art de vivre. Contre l'éphémère, je plaquais des toiles à jamais vivantes. Elles ne cesseraient de renaître sous les regards qui les dévoileraient. Âgée de vingt-cinq ans, Julie m'annonça qu'elle était enceinte.

Neuf mois plus tard, Eugenio vit le jour, un enfant au visage rond et aux grands yeux bleus. Ce petit être fit la joie de toute la famille Khalaine et Kaluÿs. Van Loo fut son parrain. Nous nous installâmes dans un appartement vide dans la maison de mes parents.

Et ainsi, coula le séjour éternel.

Buoux, avril 2014.