Le Calice de Ferveur

Roman inachevé


Personnages

Jim Cœur,
Saïs,
Carmontelle,
Abbas,
Ipso,
Henri,
Akira,
Marianne
Sandor,
Pauline,
Émile,
Melchior,
Le Magicien,
Le Cavalier au Pur Sang,
La Femme au Regard Noir,
Le Chat Noir,
La Framboise.


ARCHIPELS DÉSERTÉS

Une incidence ? Je ne crois pas. Pourtant Sandor m’avait averti des risques que j’encourais. Une belle jeune fille inconsciente ne devrait pas courir la nuit par les rues… Je méconnaissais la vieille sagesse de mon ami et l’été dernier, je partis seule, armée du vent. J’étais peut-être en quête d’inconnu, à la recherche de l’ailleurs, ah ! non… pas cette vieille rengaine… c’est trop simple, nous connaissons déjà tout, alors après quoi courais-je ? Je ne courais qu’après des sensations connues alors désertées. Je voulais revivre la simplicité, évider le trop-plein de la coupe. C’était connaître le naturel. Vous savez, ce mot souvent asséné… eh bien, il possède une vérité terriblement farouche. Essayez de le séduire un instant, il vous rira à la face et détalera. Je crois que je voulais me laver de l‘audace du savoir. À tout prix tout vivre n’est pas sans risques. Et l’on pense à juste titre qu’une fois les limites défoncées se cachent les connaissances ancestrales. Mais ces visions sont vaporeuses. Alors je décidai de mener la quête autre part, dans l’Univers du Présent, trouver la faille du Calice de Ferveur, entendre sa magie, comprendre sa chronique et sentir sa nervosité. Je glissais longtemps sur sa paroi dorée. Je m’écrasais sur ses courbes et croulais sous sa colère.

J’avais remarqué ces derniers temps que j’aimais la déchirure. Les hommes et les femmes ne se sentent vivre qu’au travers des trouées. Pensez à vos pensées non dites et à l’exaltation de les partager. J’accumulai beaucoup de ces entités et ouvrai soudainement la vanne ! Toutes les veines de mon corps étaient alors parcourues de fièvre, elles s’élargissaient et je vivais pour deux. Je décuplai un sentiment impérieux, impossible à soutenir et d’ailleurs, c’aurait été fou de laisser perdurer ces entités. La marge à laquelle j’accédai était une oasis. J’étais au frais sous un palmier entouré de sable brûlant. Mais l’oasis ne disparaissait pas, elle était de ces oasis qui n’en sont pas, créées par le monde et ma conscience, elles duraient le temps convenu et assouvissaient mes besoins intimes. La rougeur de ses éclairs, un délice connu du Calice. C’était lui qui venait me titiller. Il instillait dans ma vie ce grain de folie qui sauve. Se baigner dans le Calice ? Mais pas encore…


JIM CŒUR ET SES RÊVES

Je me réveille nu dans un grand lit. Aucunes hontes et rien qui n’aille de travers. C’est vrai, l’incendie … , l’incidence ! La maison a été entièrement détruite par les flammes, les souvenirs purgés et les habitants sauvés juste à temps. C’est mon rêve. Le passé nettoyé. La maison familiale qui brûle et ses occupants épargnés. Le songe de l’homme ! Et la magnifique cendre. Le bois avait rougi, craqué, murmuré des paroles inaudibles, j’écoutais . Le Calice parlait à travers le feu !

Et le grand embrasement, Akira courait ébahi et Marianne se roulait dans des lambeaux de terre blanche. Les deux sautant dans une voiture et je restai. J’observai silencieusement les derniers instants fragiles de cet effondrement. Puis plus grand-chose, si, le Calice de calme, l’envie de ne plus se remuer vainement. Le feu a tout lavé, peines et joies, il a calciné les âmes, était-ce le purgatoire ? Peut-être, enfin je ne parle que d’un rêve parmi tant d’autres.

C’est aussi à ce moment que je ramassais mes idées éparses, le projet laissé à terre et l’envie que j’avais délaissée. Bout à bout, je joignais les fibres de mon être démembré et mon corps réuni s’anima : la course au Calice ! Sans remords ni arrière-pensées.

À gauche de mon lit se trouvait mon Chat Noir, géant au pelage noir ébène. Deux iris turquoise dans lesquels je vois des ébauches du Calice, des flammes ! Mon Chat Noir me saute à la gorge et reprend une taille normale. Je le caresse des heures entières et ses ronronnements m’apaisent et m’enivrent. Puis mon Chat Noir me parle : « Tu m’as accepté, c’est bien, c’est une bonne chose, ceux qui m’ont refusé sont restés sur le quai, pas tous, mais toi tu as bien fait, à présent, je jouerai avec toi, au cœur de tes idées, je parcourrai tes désirs, les mènerai ; tu cherchais quelque chose de précis, n’est-ce pas ? Ne suis-je pas un élément menant au Calice ? » Et le chat se mit à tourbillonner sur lui-même avant de disparaître dans une étrange masse de fumée. Avais-je bien entendu mon Chat Noir me parler ?

J’oublie de me présenter, je serais presque à deux doigts de faire mauvaise figure, croyez-moi, je suis un garçon sage. Bien sûr, vous m’avez quelque fois vu rôder les midis et les minuits accompagné ou solitaire. Liez-vous à moi sans crainte. Notre envie commune du Calice est notre joint. Je m’appelle Jim Cœur.

Je passe mes journées à appliquer le programme suivant : je laboure, laboure le terreau de ma pensée, défriche les déviances de mon esprit, boute les jointures de mes envies, arrose mes amitiés, entretiens mon amour pour Saïs et cultive l’ardeur de la connaissance.

Je n’ai pas toujours agi de la sorte. J’ai longtemps été seul et étrange. Mes allures étaient indécises. Mon regard n’avait pas de significations.

Je me souviens, c’était il y a cinq ans, je dînais avec une amie, à la fin du repas, un vieux monsieur s’approcha, intrigué par nos jeunesses et nous dit : « Savez-vous qu’en vous vit un serpent ? Un vrai serpent, de chair et d’os, enroulé sur lui-même, la naissance de son corps se situe au bas de votre colonne vertébrale et sa tête dansante s’amuse dans votre cerveau. Essayez, vous me ferez plaisir, d’être de temps à autre à l’écoute de votre serpent intérieur, faites-en votre allié, faites-en votre allié… » Le vieux monsieur quitta le restaurant, fit un signe au serveur derrière le comptoir et nous salua.

-Laisse-moi toucher ton serpent, dis-je à mon amie. Laisse nos serpents se connaître.

C’était il y a cinq ans, maintenant je sais l’envergure de la puissance du serpent, sa vélocité. Il est une des voies du Calice, en commerce incessant avec lui. C’était tuer sa vie que d’étouffer le serpent et j’avais à une époque la poigne ferme sur la gorge du reptile. Maintenant il évolue à son aise, tranquille il coule même le long de mes bras et de mes jambes.


LE CALICE DE FERVEUR

Quand vous pensez avoir approché de très près le Calice, c’est justement à ce moment qu’il vous échappe. Le Calice est malin et trompeur. Parfois, vous pensez vibrer en son sein. Vous vous imaginez être irradié de ses rayons. Il n’en est rien. Le Calice est capricieux. Souvent vous avez vécu en lui sans vous en rendre compte, c’était ce que vous appeliez des moments de grâce. Moments où vous ne connaissiez pas l’attente, où le désir était repu de présent. La forme géante du Calice vous englobait. Rapidement, le Calice s’en allait, revenait au gré de ses mouvements.

La fracture, c’était l’un des escaliers secondaires menant au Calice. Le moment sec de rupture, une vibration délirante, une ivresse fulgurante. Votre sang se soulevait et roulait en vous, huit fois le réseau entier de vos veines. Votre cerveau était fortement irrigué.

Certains voient la réalité à travers une loupe grossissante. C’est le cas d’une de mes amies, Marianne. Son regard scrutateur la perce de l’intérieur, la tend crûment au monde. Elle voit le Calice comme je la vois. Elle me l’avait décrit un jour : « Le Calice de ferveur, Jim, c’est l’âme du monde, sa forme est variable. L’autre jour je l’ai vu se baladant au-dessus de la Seine, pas plus gros qu’une hirondelle, d’un rouge vif et brûlant, j’ai failli perdre la vue. Il bougeait très vite, je n’ai pu l’apercevoir que quelques secondes. Une autre fois, j’étais à Jérusalem et alors le Calice avait pris la forme d’un rectangle gigantesque, cent mètres de long, cinquante mètres de large, Il était bleu en ses côtés et blanc en son centre. J’aimerai te dire le sentiment de perfection ressentie quand je me baignais en lui. La ferveur de vie qui se dégageait de mon esprit était démesurée et incontrôlable. Jim crois-moi, le Calice est mouvant, traverse les genres et se joue des corps. Il t’a déjà sûrement traversé et te traversera encore à de nombreuses reprises, c’est sûr. »

Mercredi, je descends vers 10 heures. Je vis sur la face sud de la butte Montmartre. Le printemps vient de faire une apparition soudaine. Tout le monde est surpris. En marchant dans la rue, je passe devant l’enseigne d’un encadreur. Un jeune homme reçoit calmement des clients. L ‘espace du lieu est resserré sur lui-même. Le plafond est bas et le sol jonché de cadres, préparés ou vidés. Le cachet de ce lieu n’est pas tapageur. C’est ce qui me pousse à déambuler autour. Je soupçonne le Calice de s’être amusé par ici. Je sens le toucher nerveux de ses vibrations. L’air réagit différemment, la zone est modifiée. La vie régulière de l’encadreur, ce silence et la discrétion dégagée séduisent en moi mon aspiration à la sérénité.

Je continue mon chemin et pense que la projection dans l’avenir est une belle folie douce. Rapidement, je pense l’inverse. Ainsi de suite jusqu’à ce que je n’y comprenne plus rien. Je me dis la décadence du discours, son invalidité, sa hargne de Vie. À l’opposé du Calice, deux univers antinomiques. L’élaboration vaine de la pensée, coupée à sa fin ou à ses débuts. Et puis l’inverse, la grandeur du projet, le plan méticuleux et la joie de l’aboutissement. Je m’écarte du Calice et sens une peur me frôler. Les habits de peine me quittent vite. Je vais m’installer en terrasse, au soleil.

Abbas, un ami proche, cramoisi de zèle me rejoint. Son sourire angélique charme souvent le Calice, il a dans une certaine mesure compris Son fonctionnement, quoique certains arcanes lui demeurent encore obscures.

-Qu’est-ce que je vous sers, messieurs ? nous demande la serveuse.
-Un citron pressé pour moi, répond Abbas et pour Jim une pinte de blonde.

Abbas sort de son sac un tirage emballé dans du papier, son œil brille. Il me tend une image en noir et blanc d’une jeune femme nue sur une sorte de sofa. On dirait inversée et sombre La Grande Odalisque d’Ingres, à la différence que le photographe a versé dans son image une dose de mysticisme perturbante. Abbas m’explique que c’est l’artiste de l’insondé, cheminant vers la révélation, il gravit les échelons de l’être intérieur, gratte le vernis des passions et s’arrête à la vie dénudée. C’est sûr que le Calice vit en cette image, pense et nous parle.

La noirceur du regard de cette jeune femme et sa beauté sont une évocation d’un spasme très ancien. J’indique à Abbas l’encadreur pour son image : une bordure noire ira teinter le corps nubile de la jeune femme.

« Tu n’as pas remarqué ces derniers temps, me dit Abbas, l’insistance d’une énergie ? Comme un trait d’union entre les hommes, une senteur de l’âge d’or ? Si tu ouvres tes conduits et laisse l’énergie te parcourir, tu verras des morales pourrir, vivifiées par des besoins vitaux. J’ai l’impression qu’un feu gigantesque brûle à chaque coin de rue, que ce feu englobe des kilomètres à la ronde et qu’il ravage tout. Regarde l’hébétement de cet homme assis sur le banc, il se consume mais ne le sait pas à l’instar de l’amant éconduit. Et cette enfant de sept ans, elle navigue au creux de la flamme… Dis-moi que tu sens aussi tout ça, j’ai parfois l’impression d’être fou et de délirer sur une réalité qui ne fait que m’impliquer. Hein, Jim, rejoins ma pensée, j’ai besoin d’une validation extérieure, je tourne en rond, je besogne des chimères factices, mais peut-être sont-elles ce qu’il y a de plus vrai. »

Le tourment de cet ami est beau. Bien sûr je le comprends et le rejoins. Ma parole ne l’aiderait pas, c’est ma présence qui le rassure. Cette entente tacite qui nous lie. Sa vision trop profonde du monde est sa source de souffrance. Il aimerait s’en dégager, alors il a décidé pour contrer cette adversité de devenir photographe, sur les traces du mystique de la jeune femme. Il veut traquer sans relâche le Calice, l’amener à ses retranchements, l’acculer et le saisir en pleine lumière.

Abbas rejoint sa copine et je reste assis à essayer de voir le feu invisible. Je crois entr’apercevoir une luciole sur le tronc d’un arbre. Je fronce les yeux. L’arbre glisse fragilement de haut en bas. La coulée de sève qui l’innerve est devenue visible; un camion passe devant et emporte avec lui la sève de l’arbre.

LE SONGE DE MON CHAT NOIR

Revenu chez moi, mon Chat Noir m’accueille et me dit :
« J’espère que tu as remarqué aujourd’hui ce qui est en train de se tramer ? Tes œillères ont sautés pour une fois ? Écoute-moi, la chance qui se propose à toi est une opportunité. Dans les jours suivants vont venir à toi des propositions dissimulées sous différentes formes. Il peut s’agir d’une invite à dîner, d’un regard, d’un film, d’une situation à déchiffrer. Sois attentif à tout ce qui t’entoure. Ne laisse rien à l’abandon. Tu devras étudier tous les signes que t’offre le monde. Au détour d’une rue, un immeuble. La nuit, une lumière. La hanche d’une femme. Une phrase de roman. Une saveur particulière dans ton plat. Ton pain quotidien sera celui de l’éveil. Le monde se charge de te parler, si tu ne l’écoutes pas, tu resteras loin du Calice. Il faut juste que tu voies et entendes le monde. Ta compréhension doit grandir, s’élargir, respirer de confiance. C’est la base. Écoute bien… » Mon Chat Noir saute par la fenêtre et disparaît derrière les toits des immeubles.

Son discours me travaille. Je le digère en faisant une sieste. À mon réveil, j’allume une cigarette à la fenêtre. J’aime sentir mon dos craquer quand je tends brusquement les bras en arrière. Je fais craquer mon cou en balançant mon visage comme un serpent : une ivresse se répand.

Le jour se couche. Mon appartement donne sur rue. Je vois au loin le Sacré-Cœur. La basilique sonne dix heures du soir. À l’angle de la rue d’Aumale, je vois un Cavalier monté sur un Pur Sang. Le noir de la selle s’accorde avec les cheveux du jeune homme. Son attitude est sereine, le cheval va au pas. Tout décèle chez ce jeune homme une très grande maîtrise de l’animal. Les piétons s’arrêtent, frappés par la scène. Je me sens une parenté avec ce que je crois être un tchopendoz égaré à Paris.

J’ai toujours été fasciné par les chevaux. Le Cavalier au Pur Sang passe au trot puis au galop. Je perds sa trace quand il prend la direction de la rue de La Rochefoucauld. C’est sûrement un des signes dont m’a parlé mon Chat Noir. Je pense savoir de quoi il s’agit, c’est de très bon augure. Je m’amuse un peu avec mon bol tibétain, je ne maîtrise pas tout à fait l’art de ses sonorités. Je laisse son mystère pénétrer l’environnement.

Ipso m’a invité à venir chez elle ce soir. Je la connais maintenant depuis plus de quinze ans. Carmontelle doit nous retrouver. Ce sont deux amis d’enfance. Carmontelle est un être éclaté. Toujours à l’affût, ayant mille idées le traversant à la seconde. Il a fait de la séduction son leitmotiv. Il aime à manipuler son entourage. Il se veut mage. Il dit souvent qu’il passe dans les corps de ses amis, s’y promène, y pille ce qui l’intéresse. Son problème majeur est d’occuper son corps. Je pense que le monde a dissous son désir, dispersé son âme. Les morceaux fragiles qu’il tient entre les mains sont de vieilles bribes. Quand il arrive à condenser l’unité de son âme, c’est presque trop pour lui. L’étouffement que lui procure la joie. Il dit l’incandescence de sa chair, de ses muscles, de son esprit. La blancheur foudroyante qui le laisse rêveur.

Ipso habite un petit atelier en fond de cour vers la place de la Bastille. Des amis à elle partis pour l’été dans le Caucase lui prêtent le lieu. L’unique pièce principale est baignée de lumière. Ce soir, c’est la pleine lune. En attendant Carmontelle, Ipso me parle de ses projets. Elle veut devenir décoratrice pour le cinéma. Elle vient juste de terminer ses études d’art et se laisse du temps pour voir les choses venir. J’aime ce qu’elle dégage. Elle aussi est proche du Calice depuis sa naissance et bien avant. C’est ce qui nous a attiré l’un vers l’autre. « L’hiver dernier, quand je suis partie avec Henri en Amérique du Sud, je pensais que les saisons m’élèveraient, qu’elles me fortifieraient. Tu sais ce qui est arrivé à Henri. Ça a brisé mon élan. Je n’ai plus pu avancer depuis ce moment. Je suis sur une piste descendante. Tous les soirs, j’ai des flash- backs d’Henri. Je nous revois dans ce petit village de Colombie, le maté l’excitait, ses yeux se révulsaient et sa joie fusait dans l’air. Nos connivences étaient tellement belles. Le pire, c’est que je ne sais pas ce qu’il est devenu depuis l’événement. Si au moins j’avais des nouvelles de lui, de son état de santé … Mais non, rien. Je dois penser à autre chose, Jim. »
Je savais bien, au fond de moi, que le Calice se chargerait d’Ipso. Qu’il saurait mieux que quiconque ce qui était bon pour elle. Il briserait ses réticences et ferait à nouveau scintiller Henri autour d’elle.

La tourmente vient d’arriver ! Carmontelle en habit de fête déboule dans la pièce. L’œil pétillant. Les cheveux trop longs au bas des épaules. Le chapeau tordu. Le corps provocant. Son énergie le dépasse. Carmontelle m’embrasse chaleureusement, étreint Ipso par la taille en enfonçant son regard en elle, et sourit. Il nous écarte et se met entre nous deux. « Ce soir, nous sommes tous les trois invités chez Saïs, une jeune fille fraîche rencontrée la semaine dernière. Elle fête sa pendaison de crémaillère du côté des Batignolles. Je me suis occupé de l’alcool, deux bouteilles de rouge, une de blanc et une vodka bien frelatée… J’ai de la poudre de perlimpinpin qui traîne au fond de mes poches… Je reviens. » La porte de la salle de bains claque. Carmontelle ne sait pas contrôler son exaltation. C’est ce qui est magnifique chez lui. Une roue libre. Ipso s’habille, je remarque ses lèvres charnues.

SAÏS LA BELLE

L’obscurité de la soirée bat son plein. Des lumières passent sporadiquement sous les portes. Les chambres fermées cachent des énigmes. Carmontelle se perd et transforme la réalité environnante. Il butine de fille en fille, l’alcool dans la poche arrière de son pantalon. Ipso se laisse divertir par un garçon. Je vais dans la cuisine me servir un verre. Saïs à qui j’ai rapidement dit bonjour en entrant se trouve assise. Je m’assieds en face d’elle, lui sers du blanc. J’ai directement senti derrière ce que j’allais lui dire et ce qu’elle allait me répondre, un choc incontrôlé. Deux zones fondant l’une sur l’autre, se mélangeant. Nos deux auras s’interpénètrent. Elle me raconte que sa mère est décédée l’année dernière. Elle vit avec son père, souvent absent, sa grande sœur et son grand frère. Elle a toute la liberté qu’elle n’a pas demandée. Elle possède tous ses mouvements. Elle peut tout avoir mais aimerait connaître ce qui l’anime. Sa perdition mélangée à cette beauté ciselée est époustouflante. Elle ignore la pureté de ses traits, mais connaît la puissance de son charme. Nous jouons ensemble. Je laisse filtrer de moi ce qui m’arrange. Je pense qu’elle voit loin en moi. Un rideau rouge vif se balance derrière elle, un instant je crois cerner une courbe du Calice. Rapidement envolée.

Carmontelle manque de tomber par terre en entrant dans la cuisine. Ses mains pleines de chocolat traînent sur les murs. Il vient de se cogner le visage parce qu’une fille lui courait après. Saïs n’a pas l’air de l’apprécier. Elle note son numéro sur mon avant-bras. Je l’embrasse sur la joue, frôlant ses lèvres. Ipso et Carmontelle m’attendent sur le palier. Je les rejoins l’esprit modifié.

Le printemps passe de manière égale. Les fêtes s’enchaînent et le soleil nous abreuve de sollicitude autant qu’il peut. Quelque chose dans l’air semble vouloir imploser. Une anomalie sous-jacente va bientôt se profiler. Ipso et Carmontelle passent leur temps ensemble. Carmontelle monte trop haut et va bientôt être déçu. Ipso remâche ses souvenirs de l’hiver dernier avec Henri. Je les vois peu, ils sont loin de mes préoccupations actuelles. Saïs occupe mon esprit.

Je ressens pour elle une très forte attraction.
Nous nous revoyons depuis sa soirée. Elle est rapidement devenue ma copine. Sa pente sombre est rocailleuse, sa part lumineuse est un rubis jaloux de sa propre lumière. Cette fille est une perle à ses yeux et aux yeux du monde. L’extra-lucidité de son regard envers elle la rend orgueilleuse. Et ses cheveux sublimes ne rendent pas la chose aisée… Elle condamne les choses et les gens à une vitesse incroyable. Sa capacité de pardon est équivalente à ses condamnations. Pleine de paradoxes, elle se perd dans des sentiers sinueux. Elle oscille d’extrême en extrême.

Je parle en connaissance de cause, j’ai connu d’effroyables conflits au sein de ma psyché. Des forces écrasantes se battaient les unes contre les autres sans aucun répit. J’étais vacillant, laissé pour mort après le combat. Mais j’avais la vigueur des vingt ans de mon côté et aimait ces luttes internes. Saïs n’a pas encore passé l’étape de la résolution et pense que sa personnalité sera toujours conflictuelle. Je sens que nous formerons un couple intéressant. Je crois avoir des éléments qu’elle ne possède pas et elle des attitudes que j’ignore complètement.

Cet après-midi, je viens de terminer un travail d’écriture. Je rédige pour des particuliers des notes d’intentions. Je m’allonge sur mon canapé et laisse d’autres réalités affleurer ma conscience.

Je me trouve d’emblée dans un tunnel, très souterrain, proche du noyau de la Terre. Seul, je marche le long des tubes d’argile aux parois extrêmement lisses. À moi s’offre plusieurs directions, j’opte pour la solution suivante : toujours prendre le parti de la droite, tendre à une idée et délaisser l’autre, ne pas lui laisser la possibilité de l’épanouissement. Plus je m’enfonce au profond des cavités de la Terre, plus l’odeur se fait âcre et l’humidité exaspérante. Je vois une petite porte sur la gauche, la tentation est trop grande de ne pas la franchir. Je l’ouvre et vois le même et interminable schéma se proposer à moi, de longs tunnels à perte de vue. D’un seul coup, des rails sont apparus ainsi que des trains de miniers pleins à craquer de visages évocateurs. Le long d’une paroi, une table de bois est dressée. Je vois Saïs accompagnée d’une femme plus âgée lui ressemblant étrangement. La même fièvre d’intelligence vit dans leurs iris vertes. Je m’assois avec elles. Saïs me lance des regards glauques. Je suis dénué de vice cette nuit-là, je ne veux que des sentiments naturels. Je sens que la femme plus âgée m’observe et me juge. Je désarçonne ses doutes à l’aide d’une gentillesse non feinte. Vite je me rends compte qu’il s’agit de la mère décédée de Saïs. Je leur fais remarquer la ressemblance verte de leurs yeux. La femme peu disposée à m’accorder de l’importance quitte la scène et je me retrouve avec Saïs, toujours étrange. Je ne la reconnais pas. Je me réveille baigné de volonté décidée.

J’ai envie de forcer l’âme de Saïs à délivrer son rubis. La protection trop jalouse qu’elle lui accorde m’insupporte, pourquoi me le refuserait-elle ? Malgré son corps qu’elle me donne, elle préserve son trésor intérieur, elle ne veut pas me le donner. Mais les trésors n’ont pas de propriétaires… Ils sont à la portée de tout le monde ! Si vous êtes un trésor, laissez-vous éclater à la face du monde. Votre avarice ne vous rendra pas moins lumineux ! Cette incompréhension du fonctionnement des êtres me tord… Et je veux tordre Saïs à se dévoiler, sinon elle périra et j’en suis sûr. Je l’aime d’un amour fou et voir périr l’objet de mon amour me rendrait furieux, me retrancherait de manière très mauvaise. Je sens l’impossibilité de la laisser seule dans sa voie, elle n’a pas les outils pour ouvrir les portes cadenassées de son trésor. La lumière insoutenable qu’elle porte en elle la brûlera à force d’être soutenue.

Je pensais avoir dépassé ma période de doutes et d’incertitudes. Avoir enterré la hache de guerre de ma personnalité démultipliée. À mon réveil, je sens qu’il n’en est rien. Mon corps est parcouru de questionnements, mes veines se retournent en elles-mêmes et sautent les unes sur les autres. Mon regard irait presque jusqu’à se troubler et mes mains tremblent. J’avais tendu à la personnalité unique, à l’étirement du mental, je percevais les vallons paisibles de l’Asie centrale et me calquais à leur sagesse. Mon émotivité reprenait le dessus, des flots insoupçonnés venaient de jaillir du fond de mon être. J’étais le capitaine d’un puissant voilier, terrassé par la tempête, il ne me restait plus qu’une barque fébrile me soutenant. L’amour vous fera fondre et fera connaître à vos âmes leurs limites. Il percevra vos failles et ira s’engouffrer en elles. C’est salvateur.

Le trouble ne faisant que s’accroître, j’essaye d’étouffer mon émotivité en fumant excessivement. Je fuis mon appartement et vais inspirer les rues parisiennes.

Abbas vient de sortir de cours. Le voir me fera du bien. Nous allons dans un jardin près de la Seine. L’insistance de l’énergie dont il me parlait l’autre jour ne fait qu’accroître selon lui. Elle devient de jour en jour plus importante. Elle déborde sur nos vies et nos envies. « Peut-être, lui dis-je, cette énergie est la cause de mon trouble. Je sens depuis cet après-midi, par les rêves qui me parcourent et ma relation avec Saïs, une purge magnifique et dangereuse nous passer dessus. Je suis à nouveau émotif, prêt à craquer. Tu connais mon caractère passionné et excessif, je suis loin, loin des normes, je ne me renferme à aucune loi commune. Pourquoi restreindre en moi une fureur latente ? Je bouillonne de la revoir. Saïs est ma passerelle pour une autre réalité et je suis la sienne, au même niveau. Je veux être fixé de ses intentions. Je suis prêt à m’écraser la face contre un mur archaïque s’il le faut. Tout redeviendra nouveau et j’y perdrai, certes quelques plumes, mais pas la bâtisse. Je ne pense pas que cela se passera comme ça de toute manière… Abbas, je suis à nouveau ébranlé par des doutes infernaux, toutes mes certitudes se sont fait la malle, emportées par un esprit sauvage. J’attends à nouveau la paix, mais j’aime ces tourments… » À lui de sourire, et de ne pas parler, j’ai ouvert mon cœur, je n’ai pas besoin qu’on me réponde, je me sens mieux.

La force du Calice va grandissante.

Elle m’écrase.

Je sais que Saïs, Ipso, Carmontelle, Akira, Marianne, Sandor, Melchior, Émile, Pauline, Abbas, mon Chat Noir, Le Magicien, la Femme au regard Noir, la Framboise ainsi que le Cavalier au Pur Sang vont tous se dissoudre.

L’éclair du Calice les foudroiera. Ils connaîtront par la suite une forme magique et splendide, dans la même vie et dans le même temps.

LE NAVIRE DU CHANGEMENT

« Regarde, me dit ma voix intérieure, regarde la peur que le Calice t’offre de calciner. C’est la peur du présent sans fin et de la lumière crachée du ciel que tu refuses. Cette lumière toujours présente et immémoriale, tu lui as fermé les yeux, longtemps, et les ouvrir modifierait ton âme. C’est l’appréhension de l’ouverture qui fait de toi un être sur le tremblement permanent. La facilité de bonheur t’effraye et tu ne saurais vouloir la vie simple, elle te rebute trop. La voix roule et roule, encore et encore, au creux de mon cerveau. Chassée par d’autres encore plus fortes. Je ne sais plus au juste quelle part le Calice a dans les troubles de notre époque. S’il a toujours joué avec nos êtres ou bien s’il fait là un changement de forme qui lui est propre et unique. Peut-être sommes-nous en train de vivre une révolution folle, un accès de rage qui nous embarque tous ? Le navire du changement ! Nous n’y étions pas préparés. Mais le Calice se moque de nos préparations. Il sait où il veut nous mener et sa vue est dix mille fois plus longue que la nôtre, étriquée à l’échelle de nos corps et âme humaine. Tout le beau monde de cette fable est en train de danser au-dessus du vide, mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que l’atterrissage sera délicieux. Qu’ils connaîtront une terre d’une fermeté sans pareille. Jamais connue de leurs vies antérieures. »

Je décolle souvent avec Saïs, loin. Après quarante-huit heures en sa présence, j’ai vécu ma réalité comme un songe, mon retour est doux, avant un nouveau départ. Ce matin, la fenêtre était grande ouverte, et les oiseaux commençaient à entonner de longues discussions, la place Saint-Georges se réveillait. Je collai mon corps à celui de Saïs, elle commença à bouger. D’un seul coup, je vis quatre carrés blancs distincts prêts à éclater subitement, desquels rayonnaient une lumière tranchante.

Je me souviens, il y a maintenant plus de quatre ans d’avoir écrit sur la quatrième porte, alors non ouverte. Je venais ce matin-là de faire violemment sauter le quatrième verrou. Nos deux corps avaient eu accès à une nouvelle zone. La quatrième sensualité du Calice, à jamais disponible. Avant comme après. C’était surtout un ressenti précis et lumineux qui m’avait transcendé. Une fine ligne de lumière et un flash éblouissant suivis d’une pénétration. La petite morsure sanguine… Empoignant le sein de Saïs, c’était la proue du navire flottant au-dessus des nuages. Le Calice me heurtait et me poussait loin de mes acquis et de mes savoirs.

Ce matin-là, le Calice m’a fait grandir. Durant l’après-midi, j’ai eu comme une sensation d’éclipse. Je n’étais plus trop là, pour mieux revenir d’après l’enseignement, maintenant plus clair à mes yeux, du Calice.

Saïs vient de quitter mon appartement. C’est étrange la différence vibratoire liée à sa sortie. Le lieu est comme coupée d’une part de sa substance, redevient moins présent et plus disponible. Je retrouve mes repères et laisse Saïs à ce qui lui est propre.

Je glane çà et là quelques informations dans des livres épars pour un essai que je dois rendre prochainement. J’essaye d’aborder des thèmes classiques, ceux de toujours qui ne lassent jamais. Je m’aide d’auteurs et de cinéastes dans cette recherche. Ce matin, je n’arrive pas à trouver la concentration. Je pioche un livre : Les aventures du roi Pausole, perché au haut d’une pile ; évasion chez le Roi et ses compères, Taxis me fait beaucoup rire…

L’apparition discrète de mon Chat Noir sur ma table basse me laisse songeur. C’est un chat somptueux, il aime se dandiner le long de l’écorce du chêne. D’un saut leste, il se positionne face à moi sur ma table de travail et me fixant profondément me dit : « Tu te souviens de mon discours ? Je suis heureux de voir que ta vue a éclaté dans la bonne mesure. Tu respires davantage de confiance sûre et durable. Je crois que quelques savoirs t’ont pénétré et jouissent en toi. La malice des satyres a fui ton corps et le Calice a su déjouer d’anciens stratagèmes. Mais ne crois pas pour autant, jeune homme, que la partie soit gagnée… Elle ne l’est jamais… Certes, tu penches du bon côté de la balance, mais le poids peut se renverser à tout moment et t’entraîner dans une chute fulgurante. N’aie crainte, mon ami, cette situation n’est pas encore ton affaire. Je suis réjoui de ta situation. Tu l’as mérité. Maintenant, il te faudra d’une main vigoureuse presser l’arbre de ton présent, le forcer à donner sa sève ! Réchauffe-le d’un soleil cuisant et cueille ses fruits… C’est la Jeunesse ! Et dire que certains passent à côté… Il faudrait que tu ailles jusqu’à t’y confondre de force, que tu connaisses des hauteurs vertigineuses, que ta pensée vacille et que tu reviennes docile à l’auberge de la vallée. Je t’indique ce chemin, Jim, pour ton bien et sens qu’il t’est accessible. Tu voulais férocement la possession du rubis de Saïs, si je ne me trompe ? Ne l’as-tu pas désormais ? Ce rubis est ton gage de vertu. Observe-le, imite-le, sonde son pouvoir. Ainsi, tu atteindras le pays de tes songes. Ainsi, ton éveil sera multiple, ta vie sera faite d’irruptions de désirs flamboyants ! »

Mon Chat Noir va se lover sur mon canapé, me jette un dernier regard expressif et s’évanouit progressivement.

Il est six heures du matin. J’entends des vrombissements et de nombreux crépitements dans mon cerveau. Des étincelles de joie s’amusent. Je m’immerge en moi et quand je lève les yeux, j’ai un temps d’attente avant de réaliser qu’une réalité est en cours de processus, que la rue est vide, empourprée des lumières matinales.

J’ai passé la soirée et la nuit avec Ipso chez elle. Carmontelle n’était pas là et devait écraser ses envies dans quelques bouges, consumer son désir à l’extrême. Ipso m’avait raconté pour l’énième fois ce qui était arrivé à Henri.

À la suite d’une prise d’ayahuasca, sa conscience avait déraillé. Les chefs de tribus présents lors de la cérémonie connaissaient les écarts que peuvent produire la plante sur les esprits occidentaux. Henri avait perdu la raison, était devenu illogique. Il n’y voyait plus clair. L’ayahuasca avait pénétré trop profondément ses fissures. Les ayahuasqueros disaient qu’il allait traverser une période proportionnelle à l’écart que son esprit avait creusé, mais qu’il sortirait vainqueur de cette épreuve. Les spasmes convulsifs agitant son visage et le modifiant avaient heurté Ipso si profondément qu’elle ne l’avait pas reconnu. Les chefs décidèrent de garder Henri auprès d’eux et de veiller à sa guérison, plus longue que prévu. Sept mois s’étaient écoulés depuis l’événement et Ipso n’avait eu aucune nouvelle. Les chefs lui avaient dit qu’ils la contacteraient une fois qu’Henri serait rétabli. Le Calice murmurait minutieusement aux oreilles d’Ipso les réconforts dont elle avait fortement besoin.

LE PARC ET LA BALLADE MATINALE


Entre le boulevard Saint-Germain et la Seine se trouve un parc, coincé entre deux habitations, méconnu de la plupart des Parisiens. Je décide d’escalader le petit muret qui sépare la rue du parc. Il n’y a personne, je m’allonge sur un banc et voit défiler au-dessus du globe terrestre de gros amas de nuages blancs se détachant d’un bleu profond.

Je me dis qu’un être ayant atteint son maximum de potentialité au bonheur, connaissant l’apaisement et l’épanouissement, aura toujours en lui une part floue et indistincte. Un morceau de son âme sera toujours en proie à la non-satisfaction. Un cri se fera entendre aux tréfonds de son être. C’est justement cette zone précise de l’âme à laquelle il faut s’attacher durant notre vie, là se trouve les indications sur les efforts à mener, les portes à ouvrir, les horizons à dégager. Le travail doit s’effectuer là où le flou règne. Devenir le débroussailleur de l’esprit. Parce qu’il y a un chemin que l’esprit se doit de parcourir de la naissance à la mort, et s’il n’est pas entamé, le même cycle néfaste se répétera par-delà les vies.

« Monsieur, réveillez-vous, rigole un enfant. Réveillez-vous, monsieur ! » Il part en courant rejoindre sa nourrice. Le Cavalier au Pur Sang fait une entrée majestueuse dans le petit parc. Ses airs sont ceux d’un Prince. Il ne force rien et possède une noblesse se passant de mots. Il me regarde et me fait un clin d’œil.

En passant devant moi, j’observe de plus près son cheval. Les muscles saillants sont vigoureux et élastiques, l’attitude élancée est digne du maître. Devant moi, sur le banc, se trouve la Femme au Regard Noir, elle est tout simplement magnifique, c’est l’une des femmes les plus belles que j’ai vues de ma vie. Elle ne passera jamais, jamais inaperçue où qu’elle aille. Elle sera toujours le centre des attentions. Elle cristallisera les désirs des femmes voulant lui ressembler et excitera les hommes jusqu’à un point qu’il ne connaissait pas avant de l’avoir rencontrée. Le Cavalier au Pur Sang s’assied à côté d’elle. Ils ont l’air de se connaître de longue date. Il passe sa main sur la nuque de la Femme au Regard Noir et presse un point précis. Elle sourit et l’embrasse. Ils sentent bien ma présence. J’ai comme une envie irrépressible d’aller les rejoindre, de discuter des heures avec eux, qu’ils me donnent ce qu’ils ont, je sens que cela me manque ! Ce désir malmené me fait mal de la tête au ventre. Je voudrais m’élancer à eux, leur dire combien je les attends, mais rien. Ils montent sur le cheval et sans me regarder à nouveau quitte le petit parc, me laissant seul et songeur.

Je pars à pied en direction de chez moi. Mon trouble se calme. Si je n’ai pas eu l’occasion de partager des connaissances fameuses avec ces deux êtres, c’est que ça ne m’était pas réservé pour l’instant.

Je me dispose joyeusement en observant le derrière de Notre-Dame, cet insecte géant posé au cœur de Paris est fascinant vu de derrière. J’envoie un message à Saïs : « Rendez-vous à l’Express. À toute. »

Chemin faisant, je décide d’entrer dans une rue pas plus large que l’épaisseur d’un homme. La luminosité est réduite et le haut des immeubles semble se toucher. En avançant, je me sens réconforté. Mon corps se love dans l’espace étriqué. Je sens une présence derrière moi. Mon Chat Noir passe sous mes jambes, miaule, se frotte à mes deux mollets, saute sur mes épaules et me chuchote : « Hâte-toi de consumer tes forces inemployées avant qu’elles ne te rongent. Tu ne connaîtras pas le délice sans ça et ton être intérieur se recroquevillera. Bien sûr tu devras bafouer la morale, tordre le cou à ta bienséance. Tu penseras te perdre alors qu’au contraire tu ne seras qu’en train d’élargir ta vie. Tu ne seras jamais connu de l’unité si tu ne t’effrites pas, si tu n’exploses pas la glace de ton être. Tu désires être un volcan ? Tu l’es déjà, Jim. Le Vésuve te fascine ? Explose, brûle, déserte-toi, recoupe-toi, vis à outrance, aime. Écrase tes limites, défonce tes portes. Pas de restrictions ni de défiances. Tu peux brûler seul. Tu peux brûler avec Saïs. La lave ne doit jamais être retenue. J’ai mille envies à te dire, suspendues à mes lèvres. Je sais taire ma langue de Chat Noir. Je sens en toi une force incroyable qui me fascine de jour en jour. Je veux te voir étendre ton âme au soleil de l’amour, qu’elle sèche à l’air de la lumière. Je veux la voir s’épanouir de clarté. Ouvre-toi aux sentinelles silencieuses. »

Je reçois un message de Saïs : « Ça marche, je serai là dans une dizaine de minutes. » Les paroles de mon Chat Noir résonnent en moi. Les graines qu’il plante en moi auront des récoltes prochaines et prodigues. J’aime la semaison des possibilités, l’extension des calculs de vie. Je suis subjugué par la véraison. La logique arithmétique et sensuelle du dispendieux. Je développe en marchant, ce matin, dans Paris, une nouvelle éthique de l’offrande. Des horizons à foison, des cadeaux multicolores. La jeunesse de mon esprit doit y être pour quelque chose quoique cette manière de penser vaille à tous les âges. Et les joies des retours ! Quand vos arbres mûrissent et que vos fruits deviennent savoureux et craquants. Je me souviendrai toujours du goût de la cerise, à lui seul capable d’anéantir tous les discours, des chairs collées les unes contre les autres, de ces touchers aux répercussions minimes et gracieuses.

AKIRA ET LE DÎNER CHEZ MARIANNE


Un jeune homme se tient le visage entre les mains. Son monde interne l’absorbe et une fusion de feu l’irrite. Il lance des éclairs autour de lui, puis devient doux. Il est très élégant, vêtu d’une chemise très blanche, d’un pantalon ajusté et de bottines en cuir. Il ne contraste pas avec l’ensemble des invités du dîner de Marianne.

Il adresse la parole à sa voisine de droite en lui décochant un sourire auquel elle croit. Le dîner culmine. Une dizaine de jeunes gens fringants se sont retrouvés ce soir chez Marianne. Les fenêtres ouvertes donnent sur la Seine. L’air printanier s’immisce et vient adoucir les jeunes corps. Akira, de sa main droite racée empoigne un verre de vin, inhale fortement son odeur à plusieurs reprises et boit à petites goulées très dosées le vin rouge.

Autour de lui, des jeunes hommes de bonnes familles discutent de leur vie et de leur loisir. Akira fait partie d’un groupe restreint aux influences très fortes. Le réseau de ses amis couvre les branches majeures de la société. Les parents de ce petit cénacle tiennent les rênes du Léviathan et les enfants suivent leurs traces. En bout de table, Émile s’amuse avec Pauline, chez ces deux-là perdurent une fraîcheur d’âme non corrompue. La jeune femme rêveuse prend un morceau de poisson cru dans l’assiette d’Émile ; ils s’amusent comme deux enfants très liés.

Melchior vient de lâcher ses brides et accapare l’attention de quatre jeunes femmes dociles. Sur la longue table s’amassent des plats et de nombreuses bouteilles que viennent accrocher les lumières de la ville. Un chien noir est allongé à l’angle de la pièce et couve le dîner de son attitude noble.

« Reste après le dîner, après que tout le monde sera parti, murmure Marianne à l’oreille d’Akira en glissant sa main sous la chemise très blanche. » Akira penche la tête, ferme les yeux et pose Marianne sur ses genoux. « Des draps fins, tu sais, c’est tout ce que je désire avec toi les réchauffant. » Il mordille l’oreille de la jeune femme. Marianne a un léger tressaillement.

La chambre à coucher très grande donne aussi sur la Seine. Le lit bombé et blanc est large. Une bougie vit sur le bord de la fenêtre. Marianne est allongée sous les draps moirés, nue, elle est allongée sur son ventre, les bras croisés.

Akira a une forme intense. Son être a la rapidité du lynx et la sagacité de sa vision. Il se sent en permanence traversé par de mauvaises envies. Des visions délétères l’ulcèrent et puis elles s’en vont et laissent place au cœur même du Calice. Akira a longtemps fréquenté le Calice avant de s’en éloigner.

Le père d’Akira est fou. Il n’a jamais considéré son fils, peut-être était-ce dû à la complexité de son fils qui le dépassait. Les accès de violence du père marquèrent la jeune enfance d’Akira, des jets de cris profonds, des brisures soudaines imprégnèrent la sensibilité naissante du jeune homme. Mais une part du père vivait chez le fils. Et le fils était l’égal du père. Il avait de lui sa colère et sa vigueur. La mère avait inculqué à Akira les très bonnes manières, la décence et l’élégance. Elle l’avait initié au savoir-vivre et à l’éveil au sensible magique.

Akira possède le don de la pensée magique. Il voit, vit, sent, réfléchit, met tout en rapport sous le jour de la magie. C’était sa grande alliance passée avec le Calice. Il suffit qu’une pensée lui vienne à l’esprit, aussi incongrue soit-elle, aussi hardie, pour qu’il se mette en tête de la réaliser immédiatement. C’est l’ennemi juré du non. L’impossibilité de parvenir à ses fins le met dans des rages sans nom. Il est terriblement égoïste à ses désirs et ne voit dans l’autre qu’un moyen de parvenir à sa satisfaction et à sa jouissance propre. Il use de son charme pour joindre à lui de nombreux gens et les faire plier à sa volonté gourmande. Certains ont peur de lui et sont dans la méfiance à son égard. On le dit dangereux et pervers. Et il l’est.

À côté de Marianne se trouve une flasque rouge. Tranquillement, Akira en boit le contenu et frémit. Il vient se coller à Marianne. Elle épouse le corps du jeune homme. Leurs cuisses ont l’air de très bien se connaître. Au fur et à mesure, la flamme prend de l’ampleur. Marianne colle son dos au ventre d’Akira et ferme les yeux de langueur. Tout en embrassant sa nuque Akira glisse sa main le long des jambes de Marianne. Et rapidement, ils font gicler leurs désirs viscéraux.


LE LARCIN DU MAGICIEN


Une dizaine de silhouettes longilignes se découpent le long du mur de la ruelle. C’est le mois de novembre au mois de juin. Un gros nuage déverse un fin crachin pollué sur la ville.

Pas très loin de la Seine, sur la rive gauche, le carnaval vient à peine de se terminer, les derniers noceurs finissent leurs bouteilles et vont bientôt rentrer chez eux.

La dizaine de silhouettes habillées pour la plupart de longs manteaux et portant des masques blancs se dirigent vers le fond d’une impasse. Tout au bout, un homme surnommé Le Magicien se tient debout sur une estrade et a promis cette nuit-là un spectacle sans précédent. À ses côtés, assis sur une chaise trempée, un jeune homme à la chemise très blanche roule des malices et se frotte calmement les mains le long de ses cuisses.

« Mes amis - Le Magicien s’adresse à la petite foule qui lui fait face - c’est un honneur de vous voir tous réunis ici ce soir. J’ai beaucoup à vous dire et nous avons beaucoup à faire ensemble. » Le jeune homme se lève de la chaise et jette furtivement un coup d’œil en bout de rue pour s’assurer que personne ne s’aventure parmi eux. La dizaine de silhouettes masquées est profondément fascinée par la figure tutélaire du Magicien. Il émane de cet homme une étrangeté séduisante. Il connaît les secrets de l’âme humaine, ses détours et sait faire sauter les verrous importuns.

Le Magicien fait apparaître des sphères colorées, tournoyantes à des vitesses très élevées. Les différentes boules d’énergie grossissent et se rejoignent. Le rouge et le blanc. Le noir et l’orange. Le bleu et le vert. Les boules s’unissent pour n’en former qu’une seule. Très imposante, elle s’élève au-dessus du petit groupe et vient éclairer l’intérieur des appartements de la ruelle. Un blanc trop intense se dégage de la sphère. Le Magicien gagne en intensité, ses yeux prennent une allure hostile. La boule monte haut dans le ciel parisien et se diffuse de manière égale sur la ville.

Les corps des hommes masqués sont immobiles. Le Magicien, le visage à moitié caché par un foulard très blanc parcourt sa petite foule d’un regard aiguisé et désigne un homme masqué. Il lui parle à l’oreille et lui tend une enveloppe scellée. L’homme masqué fait une révérence, se recule et quitte la petite assemblée. Le même rituel s’établit avec le restant du groupe.

Une fois les tâches distribuées, le Magicien passe la main le long de sa nuque et entre dans un immeuble étroit. Le jeune homme à la chemise très blanche le suit. Ils descendent ensemble dans une cave faiblement éclairée. Des gouttes de pluie perlent du plafond. Un léger gémissement se fait entendre. Le jeune homme à la chemise très blanche tourne autour du gémissement et agite nerveusement une corde. Une lumière jaunâtre laisse percevoir une jeune fille ligotée et la bouche scotchée.

Le claquement de la corde se fait de plus en plus régulier sur la terre humide de la cave. Le Magicien observe la scène, impassible sur le pas de la porte. Il est adossé à une poutrelle de bois, son corps est figé et ses yeux très vivants. La corde claque sur les épaules de la jeune fille. La chemise très blanche du jeune homme se teinte de quelques petites gouttes rutilantes. La chair, à vif, de la jeune fille contraste avec la courbe de sa nuque. « Assez… déclare Le Magicien. » Le jeune homme quitte les lieux, après avoir accroché la corde au mur noirci. Le Magicien susurre à l’oreille de la jeune fille des paroles précises, une larme coule le long des joues, encore rondes de jeunesse.

LES FEMMES D’ARTISTES TIENNENT LE MONDE ENTRE LEURS CUISSES


La journée touche à sa fin. Une lumière orange se répand le long des immeubles. Entre deux boulevards, un passage fermé voit son affluence diminuer. Le café dispose à l’étage d’une pièce chaleureuse et confinée. Pauline et Marianne, agréablement enfoncées dans de larges canapés en cuir, se tiennent les jambes avec leurs bras et penchent leurs visages.

Elles sont très détendues. Deux chats lynx ronronnent et viennent profiter de leurs ventres. « Akira est profondément artiste. Je crois même qu’il veut faire de sa vie une œuvre. Ça me fait rire de savoir qu’il veut adopter la pose d’un dandy. Il déteste que je le traite de poseur. Selon lui, il est porteur d’une mission obscure. Il est complètement fou et beau. Je l’aime. Son énergie débordante me rend folle de lui. J’ai beau dire, il aura toujours l’ascendant sur moi … Et toi Pauline, avec Émile ? »

Le chat de Pauline passe derrière elle et pose sa petite tête contre la joue de la jeune femme. Rêveuse, Pauline marque un temps d’arrêt. Elle prend le temps de s’amuser avec le chat, passe sa main sur son ventre et presse sa queue en fermant énergiquement son petit poing. « Émile… Émile. Toujours la tête dans ses songes. Perdu entre la réalité et mon corps. Il ne se retrouve vraiment qu’entre mes cuisses pour revenir se cloîtrer dans son atelier et noircir ses toiles de couleurs criardes. J’aime savoir que je l’inspire… qu’en quelque sorte, je suis le moteur de sa créativité, celle qui tient les courroies de son talent. Les nuits qu’on passe ensemble sont sa nourriture première, elles sont pour lui un aliment indispensable. Tu verrais sa mine défaite quand un temps trop long se passe sans qu’il ne se soit abandonné entre mes cuisses. Je dois t’avouer que je trouve ça assez bon, l’attente qu’il subit et le plaisir que j’en tire… »

Le serveur en déposant les plats louche sur la poitrine de Marianne, qui s’en rendant compte ne change pas de position. Un sourire passe le long des lèvres du serveur.

Pauline plante sa fourchette et tend au chat un morceau de viande, reniflé puis léché, le chat s’en empare et va se délecter dans un coin du canapé. Pauline enlève ses chaussures et ses chaussettes. Elle en profite pour se masser les pieds. « Tu as de très beaux orteils, Pauline, tu sais, c’est très important chez une femme, de beaux orteils. » Pauline sourit et s’étale en travers du canapé. « Marianne, j’ai envie d’être la maîtresse d’un tyran… une esclave d’un autre temps… » Des images d’Émile lui viennent à l’esprit. Marianne envoie un message à Akira : « Où es-tu ? »

LE TRIPLE SONGE


Je ne sais pas si un jour je serai las de me réveiller aux côtés de Saïs. Je ne pense pas. Elle dort encore et son visage très dessiné me plaît énormément. Je parcours la ligne de ses hanches, passe ma main sur ses fesses encore chaudes de la nuit. Je m’amuse à effleurer son profil avec mon index et insiste légèrement sur sa bouche entrouverte. J’applique des coups de langue qu’englobent mes lèvres sur sa nuque endormie.

Le triple songe dont ma pensée a été témoin m’hypnotise. Les images fixées à mon esprit sont très puissantes.

Je courais vigoureusement après mon père qui me paraissait petit et craintif. Il avait peur de moi. Je le suivais à la trace, le chassais littéralement. Nous étions à la tombée de la nuit en bordure d’une forêt. De grands sapins lâchaient une belle odeur d’écorce. J’humais le tronc des sapins tout en gardant un œil attentif sur la course effrayée de mon père ; l’odeur me pénétrait les poumons et le fraîcheur tiède des branches m’enivrait. À grandes enjambées, je me rapprochais de lui. Il trébucha sur une grosse pierre mais se releva rapidement, ce qui lui laissa une once d ‘espoir. J’enjambais la courte distance qui nous séparait très rapidement. Je saisis dans ma poche arrière une petite dague très effilée. Mon père chuta de nouveau. Le corps contre terre. Il était haletant d’angoisse. Son visage était parcouru par la terreur. Sans me faire attendre, j’enfonçais promptement la dague dans son dos et sentis l’intérieur de son torse craquer. Je vis du sang s’échapper de son pull. J’avais tué le Père et j’en étais ivre de libération.

Je continuais à courir follement et descendais un escalier en colimaçon, tout en pierre de taille. Une petite vieille femme était présente plus bas, je lui conjurais de s’arrêter. « Revenez ! criais-je. » Je savais qu’elle détenait un secret me concernant. Ma curiosité était piquée. Je gagnais en vitesse et lui implorais de me dévoiler le secret. Malicieuse, elle m’échappait, me glissait entre les doigts. Je forçais mon ton de voix et attrapait violement son épaule. Elle se retourna, me fixa intensément et me dit : « Vous allez mourir très jeune. »

Je survolais une ville très antique avec Saïs. La ville était bâtie le long de la mer. Les soleils, les tours antiques et médiévales très hautes, la mer, Saïs et moi. Tableau idéal. Nos mouvements étaient indescriptiblement fluides. Il me semblait que nous nous jouions des contingences terrestres. Nous contournions les tours et nos cœurs se gonflèrent de joie blanche. Nous planions au-dessus de la Terre, l’air se fendait aisément. Nous étions un binôme accompli. Le ciel était bleu cristallin. Je pensais que nous avions été transposés dans un tout autre monde. Le nôtre. Puis je pénétrais dans la maison de Saïs, j’y voyais son domicile calme. Ses frères et sœurs étaient présents. Ses sœurs étaient belles et provocantes. La maison m’avait accueilli mais j’étais encore l’étranger à qui on enjoint de faire ses preuves. La porte avait été franchie, désormais il me fallait montrer ma valeur. Cette antique famille ne laissait pas entrer n’importe qui. Je bénéficiais de cette faveur et j’en étais conscient. Un sentiment d’orgueil s’insinua en moi. Alors que Saïs s’occupait de ses affaires, je visitais la grande demeure. Une salle me marqua. C’était la salle à manger, le plafond était très haut. Je crois qu’il y avait une sorte de bal masqué donné cette soirée-là. Les femmes étaient élégantes et drapées de légers tissus. Je parcourais les différents étages de la maison, toujours plus curieux. La grande sœur de Saïs était belle, avec des airs de reine moderne. Je n’ai pas pu lui adresser la parole, trop vite elle se dirigea vers une pièce à laquelle je n’avais pas encore accès. Avant d’y pénétrer, je pressentis l’atmosphère du sacrifice. Une forte peine devait couler afin que je connaisse l’intérieur de la pièce. Un sacrifice très digne et très fort. Une offrande sacrée, un meurtre païen, et je verrai le don qui m’est destiné.

Je vois les images entêtantes du triple songe repasser en boucle, sans cesse. La forêt obscure, l’assassinat de mon père, la prédiction funeste de la vieille femme, la symbiose scintillante de mon couple avec Saïs. Je sais que les degrés d’interprétation des rêves sont toujours multiples. Les clefs des rêves sont difficiles d’accès et je tente d’approfondir le message codé de ma psyché. Le futurisme de la ville antique est obsédant. Le sentiment ressenti à la mort de mon père étonnamment agréable et ma mort prochaine dérangeante.

Je pense que la vieille femme a voulu me dire que je vais être amené dans les temps à venir à mourir à ma vie actuelle, à renaître à une forme de vie supérieure, plus éveillée, plus consciente. Et les paroles de mon Chat Noir : « Ne laisse rien à l’abandon. Ton pain quotidien sera celui de l’éveil. » Je comprends mieux où il voulait en venir. Ces signes que m’adressent mon âme doivent être pris en considération très sérieusement. L’influence qu’ils vont avoir sur ma vie future est majeure.

La semaine dernière, je me suis rendu avec Carmontelle chez une de ses amies qui nous initia à la pratique du bol tibétain. Elle avait récemment voyagé de ce côté du monde et en était revenue l’esprit apaisé. Elle nous fit s’installer par terre, pieds nus. À sa demande, nous fermâmes les yeux et plongeâmes nos esprits dans un vide clair et nettoyé. Quelques instants passèrent et puis, Carmontelle et moi, sentîmes une vibration se propager à travers toute la pièce. Des images de disques blancs ondulatoires apparurent immédiatement à mon écran mental. Ces disques nous traversaient et jouaient avec notre sang. Les bols syntonisaient nos corps avec leurs savoirs anciens. Les larges vibrations pénétrèrent nos chairs et s’incrustèrent en nous. Elles nettoyèrent nos veines. Elles savaient mieux que nous comment s’y prendre. La séance dura plus de quatre heures, qui passèrent à la vitesse de l’éclair.

L’amie de Carmontelle nous proposa un thé une fois la séance finie. Nos regards étaient lavés de tous doutes, de toutes étrangetés. Carmontelle que je savais très réceptif fut secoué par l’expérience. Les jours suivants, il rêva de choses venues d’ailleurs. Son amie nous avait dit que la psyché opérerait une évacuation voulue par les vibrations. Je mettais en lien cette expérience avec les rêves dont j’étais le dépositaire.

L’envie de tuer mon père avait enfin trouvé un moyen de s’exprimer, elle avait enfin pu vivre au grand jour, s’épanouir et m’informer de sa présence. Mon nouvel être en gestation clamait furieusement son droit à l’existence et chassait mon ancien moi en m’annonçant ma mort très prochaine. Tout paraissait clair désormais.

Je passe la main sur le ventre de Saïs, sent sa peau et sa faible respiration. Sur la table de chevet se trouve un livre au titre qui m’amuse : Souvent femme varie, bien fol qui s’y fie. Je ne crois pas à l’infidélité des femmes, pas plus qu’à celle des hommes. Les relations stables n’induisent pas de faiblesse d’un côté comme de l’autre… Je fourre mon nez dans les cheveux de Saïs et m’endors à nouveau.

L’ABSENCE DE SAÏS


Mon amour vole aux individualités. La beauté claire de chaque personne, isolée, non mélangée aux foules. J’aime sentir la fine parcelle qu’exhale chaque être. Et voir leurs espaces et temps nécessaires. Le calcul de leurs épanouissements.

Saïs est à nouveau dans une période sombre. Je n’ai pas accès à elle ces jours-ci. C’est justement la ligne de démarcation de son individualité propre à laquelle je bute. Cette zone que je veux pénétrer, d’après ma trop curieuse gourmandise. Je veux la posséder entièrement et je sais que je n’aurai pas gain de cause en agissant de la sorte. Je me nourris de sa pensée. J’écume les souvenirs de son corps quand elle ferme nos voies communes. C’est sa manière à elle de boire à sa source d’eau vive que de s’esseuler, et d’y puiser son énergie. Trop près du Calice, elle brûle. Elle aussi a des appétits très goulus. Ses excès de blancheur l’irisent trop fortement et elle s’éloigne de moi pour se reconquérir. Ou, peut-être, sait-elle mieux que moi mon désir ? Elle me guiderait vers ma source en connaissant son emplacement mieux que ma pensée obscure ? Je mésestime sa clairvoyance et je fléchis. Accepter sa pensée sera le premier nœud à dénouer. Alors, quand elle n’est pas là, je vois beaucoup de monde.

Tous les soirs, je sors avec Abbas étourdir ma sensibilité et je pleure intérieurement. Le mélange fatal des foules. Je ne trouve pas mon raccord ni mon branchement. Abbas est ma porte de sortie vers ce que j’aime au monde.

J’aime discuter seul avec les gens. Face à face et sentir l’odeur de la conversation s’élever dans la pièce. Inviter des gens chez moi et rester figé sur un fauteuil pour mieux cerner leurs âmes. Et toujours l’absence évidente de Saïs que je sais temporaire. Le lien qui nous unit, plus ténu lors de ces périodes, saura à nouveau s’épaissir de plus belle.

La journée, j’ai des envolées solitaires. Mon imaginaire explose comme un feu d’artifice. Je ne contiens plus rien. Je ne contrôle plus le brasier interne. Je ressens un plaisir très intense. Mes idées fusent. Ma pensée devient arborescente et ma tête échafaude mille abstractions dont peu seulement voient le jour. Les idées élues sont tranquillement pesées. J’aime le passage à l’acte qui suit ce désordre. Je suis alors réfléchi et posé.

J’accompagne Abbas lors de ses séances photo. Grâce à ses relations, il a trouvé un atelier d’artiste vers Ivry dans lequel il amène des jeunes femmes qu’il fait poser nues. La verrière donne au lieu une atmosphère très calme. La lumière se diffuse également. C’est pour Abbas une aubaine de photographe.

La jeune femme qu’Abbas photographie n’est pas gênée de ma présence. Influencé par l’image de la Femme au Regard Noir, Abbas indique à son modèle l’exercice du silence. C’est une fille sublime. Sortie d’un autre monde. Avec ce je-ne-sais-quoi la démarquant de la foule nombreuse des femmes. Nos regards rapidement se croisent. Je suis avachi dans un large canapé trop confortable et le jeu qui s’installe entre nous trois aide Abbas à démultiplier la sensualité de la jeune femme. Elle se sent de plus en plus à l’aise et devient féline. Elle couche son fin corps le long des lamelles de bois. Sa poitrine dissimulée est très blanche. Posant son visage sur son bras, elle me lance un regard qui m’électrise. Je crois qu’Abbas a su déclencher au moment opportun.

Je continue ces jours-ci à espérer Saïs. Je mets mon temps à profit et passe mes journées à lire. La lecture vient propager dans mon esprit une toile de fond très spacieuse, je me roule dedans, je m’enroule autour de ses images. Et quand je lève les yeux en face de moi, j’ai un temps mort avant de revenir à moi-même.

Ces longues après-midi passées seul avec mes livres me plongent dans des méditations où je me perds avec délice. Et je me dis que l’âme de Saïs est profonde et que son savoir me dépasse. Et c’est justement ce que je pressens dans notre relation. Cet apport mutuel qui nous surpasse. Son âme est, je crois, très profonde. Elle a des manières de regarder par moments qui dénotent un être antique. Et je crois qu’elle l’ignore. Il faut que je la mène à elle et elle à moi. Elle perçoit ma potentialité et sait la tirer vers le haut. Les circonvolutions autour de nous-mêmes vont aller s’accélérant. Elle a cette fierté ancienne, surplombante. Elle n’a pas à se justifier. C’est là l’élément clef, elle n’a pas à se justifier. Son âme a déjà du passer par bien des conflits et bien des victoires. Elle est empreinte d’une brillance que rien n’a pu ni ne saurait ternir. Et, dans cette vie, son incarnation colle parfaitement à son âme. C’est presque trop.

Je crois toucher un point nodal. La résurgence de l’enfance. J’ai trop voulu pendant un certain temps éteindre mon infantilité à des profits de sagesse mûre. L’erreur n’était pas évidente et l’enfance était le début du parcours. Si le parcours avait dévié, pourquoi vouloir s’éloigner encore plus du départ premier ? Souvenez-vous de vos élans et de la manière dont ils ont été accueillis. Je vais reprendre l’ancienne route et paraître fou aux yeux de beaucoup, mais la joie qui me porte est trop grande pour que je raisonne mon comportement. C’est une brèche en moi qui se fait de plus en plus large. Je vois la future évacuation des toxines et le corps sain. Je fonce à bride abattue vers ma destination. Ma première destination. La femme. Celle que certains ont oubliée, et ils payent cher l’oubli de leurs envies. Le glacis de convenances soigneusement appliqué sur nos corps et nos vies va craquer sous peu. Saïs connaît cette zone du laisser-aller. Elle est ma Rosenblütchen chérie. Ensemble, le terrain est propice et nous donnerons libre cours à nos instincts.

Ça me reprend, ces nuits. Je sens en moi l’envie de me fracasser le crâne contre une vitre. L’exutoire parfait. Et le sang chaud qui coulerait sur ma bouche. Je le laisserais sécher. Je me visionne me propulsant sur la glace, mais je ne fais rien. Je reste avec mes envies troubles et je les laisse macérer. Mon psychisme se chargera d’interchanger ces mauvaises pulsions en blancheur dégoulinante. Et aussi, je sens chez Carmontelle le même désir sanguin. Il est en train de perdre l’équilibre et ne sait plus sur quel pied danser, à force d’avoir trop valsé. Mais je ne crois pas au point de non-retour, juste des temps plus ou moins longs de repos. Des ellipses de vie. Des ruptures rougeâtres. Une phrase redondante me revient :

Il a l’errance facile et Paris est son terrain de jeu. Il a l’errance facile et Paris est son terrain de jeu.

La folie n’est pas loin, je sens sa viscosité m’ébranler et le désir de me fondre en elle. D’être au croisement de ses jonctions.

Mais je vois une framboise sous mon lit… Et la framboise hurle : « Vos candeurs me révoltent ! Je ne vois que des imbéciles à perte de vue, les uns derrière les autres. C’est à devenir fêlé ! Vos petitesses m’insurgent et surtout ce petit air nasillard et goguenard que vous prenez quand vous êtes pris en défaut. Tout peut être si simple ! Tout peut être si beau ! Vous méritez la potence, le retour des punitions en place publique, en bonne et due forme. Votre incapacité me dégoûte. Vous êtes bon à jeter au caniveau, des restes que même les chiens de basses-cours dédaigneraient… Votre odeur putride vous attaquera les entrailles et vous pourrirez, comme il se doit, car il faut que des êtres tels que vous périssent. Vous êtes des atomes insipides. Et vous avez tout votre orgueil, votre sale gloriole mêlée d’une sordide arrogance que vous trimballez sur vos gueules joyeuses. La petite intelligence qui se balade en vous est ridicule. Je vomis vos vies. Je sue vos névroses crasseuses. Et toi, Jim Cœur, le Roi des convertis, le seigneur de la meute hideuse, le saltimbanque de la connerie, tu ferais mieux de te terrer loin de ma vue. »

Mais pour qui cette framboise se prend-elle ? Et je me rendors. Et je rêve de mon Chat Noir, seul au beau milieu d’un désert. Le sol fissuré laisse entendre une chaleur hors norme. « Jim, quelle forme veux-tu que je prenne ? Celle du sensuel ? Celle du mesquin ? Ou bien celle de l’odieux ? La figure du prêtre te plairait-elle mieux ? Je vois, tu veux me voir chantre de l’Apocalypse, régnant sur les travers des humains et me gaussant de leurs faiblesses. Je ne te savais pas l’âme salie. As-tu oublié mes préceptes ? Prends ton mal en patience, attends gentiment ta Rosenblütchen chérie, sois un gentil garçon, tu veux. T’as coupé le cordon avec ta petite maman ? T’as tué ton petit papa ? On va pouvoir commencer… Conquiers la liberté que tes parents et ancêtres se sont octroyée. Cet espace sans fin est à ta portée. Ce sera ton futur respect et ta couronne. Tu pourras te noyer dans des abîmes de soie. Tu te bornerais à leurs horizons ? Tu vivrais selon leurs pensées ? Ton Chat Noir te dit les carnages qu’il a vus et que tu dois éviter, Jim. C’est l’éclatement des carcans. C’est le redressement de ta vue. C’est simple comme bonjour : tu modèles ton paradis ou ton enfer, tu te crées tes sensations, quitte à vivre, étant donné que l’on vit ; autant jouir entouré de coussins moelleux. Je sais la volonté inverse et je n’y crois pas. Et alors, tu sentiras finir tes bornes. L’existence n’est pas un fardeau, Jim Cœur. Je veux t’astreindre et te coller face contre l’évidence. Je veux, avec une enclume, dessiller tes yeux. » Mon Chat Noir se roule sur la terre desséchée. Une horde de griffons voltigent dans le ciel et foncent sur lui. Il s’esquive avec l’habileté d’un escrimeur. Puis la coulée du sommeil…

LA KUNDALINI DU MAGICIEN


Une porte claque. Deux individus pénètrent dans un appartement. Quelques faibles lumières éclairent les angles de la pièce principale. Une très large commode en bois accueille plusieurs objets esthétiques.

Le Magicien ouvre une boîte et malaxe entre ses mains une pâte noirâtre. La journée a été longue, mais les affaires ont bien prospéré. Le Magicien s’allonge sur un tapis persan et sort habilement de sa poche du tabac brun. Une fine tige dans laquelle il insère méthodiquement la pâte noirâtre. Il prend plaisir à écouter le crépitement sonore du tabac. Sandor quitte la pièce par une porte ancienne.

Les quartiers du Magicien sont établis dans le premier arrondissement. Il profite d’une vue impeccable sur le jardin des Tuileries. Au fur et à mesure que la tige se consume, Le Magicien devient aérien. Il s’installe, plus à son aise sur le tapis persan, tend son dos, joint ses deux jambes et ses deux bras. Alors commence l’exercice quotidien. Le bassin du Magicien se met lentement à onduler. La respiration de feu se fait de plus en plus intense. Son corps travaille à éveiller son serpent intérieur, endormi. La tête du Magicien tourne sur elle-même et dégage un laser blanc, inondant la pièce de lumière. Le serpent s’éveille et prend le contrôle du corps. Les yeux du Magicien sont clos. Son visage s’éclaircit. Pendant une heure, les gestes se répètent et un serpent écaillé se meut autour du corps, arrêtant par moments sa gueule en face de celle du Magicien. L’enseignement pratiqué est un apprentissage de l’élargissement corporel.

En face d’eux, sur le mur opposé au Jardin des Tuileries, se trouve une toile de Nicolas de Staël aux très grandes dimensions. Un ciel rouge s’oppose à une mer au bleu passé. Une avancée de terre est discernable, un château se perd dans les brumes. À la fois violente et calme, cette toile est à la mesure de son propriétaire. Le Magicien fait apparaître des lignes de lumière représentant le sigle de l’infini. Cette vision attire toute son attention. Sandor vient se loger dans un coin de la pièce.

Le Magicien, à la tête d’un réseau de proxénétisme, travaille en étroite collaboration avec Sandor. Lui et ses hommes s’évertuent à enlever de belles jeunes filles inconscientes et à les prostituer. Une jeune femme nue entre dans la pièce et se couche sur le sol. Ce corps fascine Le Magicien. Il passe doucement ses mains sur la cambrure et la jeune femme se teinte de blancheur. Elle s’endort rapidement. Deux jeunes hommes élégants, aux cheveux coiffés d’un catogan, soulèvent le corps et l’emmènent.

-J’ai trouvé, je crois, la perle rare, dit Sandor.

-Et, où en es-tu ? Quand aurons-nous le plaisir de voir cette perle rare ? répond Le Magicien.
-Je prends mon temps sur ce coup-ci, pas d’empressement. Le jeu en vaut trop la chandelle… Une fois sur le marché, nos clients lutteront rageusement pour profiter de cette jeune femme.

-Mon Sandor, tes talents m’impressionneront toujours. Je me fie à toi sur cette frappe. Je sens la bonne odeur fraîche de la chair, que tu m’apporteras sous peu ?

-Ça n’est l’affaire que de quelques mois, laisse-moi la connaître, la suivre, l’envisager avant de l’abandonner à son triste sort. Elle s’appelle Saïs.

-Intéressant… N’oublie pas de me procurer, au plus vite, le Talisman dont je t’ai parlé. Va, mon Sandor.

CARMONTELLE ET LE PRINCE DES HYPOCRITES

Carmontelle passe sa vie à faire des siestes. Je sors tout juste de chez lui. J’ai passé un bout de l’après-midi avec lui et l’autre à le regarder faire la sieste. Il a tant besoin de repos ce libre-penseur. Quelque chose en lui est très touchant. C’est le début d’une grosse fêlure que je vois et dont il me parle. « Jim, m’a-t-il dit, toi, Jim Cœur, qui as réponse à tout. La béance que creuse mon cœur, toujours plus profonde, jour après jour, comment la fixer ? Comment inverser la tendance ? Et comment arrêter de prendre plaisir à la creuser ? Deux êtres sanguinolents s’arrachent mes vertus et mes vices, et je suis tiraillé de tous les côtés, et j’aime ça. La saleté que la banalité, Jim. Autant l’affaissement, comparé à cette norme pourrie et ennuyeuse que me propose la société. Mais je trouve ma part du gâteau, rassure-toi. J’arrive à joindre les deux bouts. À passer de l’autre côté des apparences et à goûter l’essentiel. Ne suis-je pas Carmontelle ? » Et c’est reparti, la quatrième sieste de la journée. Tout en faisant tomber de la cendre sur le canapé blanc de Carmontelle, je lui dis la bizarre apparition de l’autre soir, La Framboise. Cette véhémente Framboise qui m’accuse de tous les torts, et de celui d’être le seigneur de la meute hideuse, entre tous. Mais quel est son problème ? Ça me trotte dans un coin de la tête. Carmontelle, à moitié endormi, me dit de ne pas m’inquiéter, tout ce qu’il y a de plus normal. Lui a eu droit à une Cerise des plus colériques pendant plus de trois ans. Selon lui, sa Cerise était son guide, son salut, sa voie vers la vertu. Mais ma Framboise ne semble pas m’indiquer le chemin de l’excellence… plutôt me dire à quel point je suis le prince des hypocrites. Et si elle avait un peu raison ?

Je laisse Carmontelle à son sommeil réparateur, huit fois quotidien, et quitte son appartement trop confortable.

Je décide, ayant quelques heures à tuer, d’aller faire un tour du côté du Louvre. Me repaître à nouveau de classiques. Surtout la galerie dix-huitième français : une bonne dose de Fragonard, un ou deux Boucher et surtout des Watteau, rien de mieux pour se requinquer d’une Framboise mal intentionnée. En quittant la salle des Fêtes galantes, mon regard ripe sur une toile de Camille Corot : Florence. Vue prise des jardins Boboli, que le peintre réalisa autour des années 1835-1840. La perfection de la simplicité s’y dégage. Deux moines discutent et ont l’air très serein. Une silhouette furtive descend les escaliers, tout un univers de calme. Au loin les clochers florentins parsèment le paysage et le bleu du ciel invite à la rêverie. Les arbres sont opulents et je ressens la chaleur que Corot voulait partager. Cette toile résume mes appétences.

En sortant du Louvre, je croise Marianne. Cette fille a tout de même quelque chose. Et elle fait semblant que non. Elle fait comme si de rien n’était avec son physique ombrageux. Un sourire innocent et elle me claque la bise. « Jim, il faut absolument que je te présente Akira. Mon nouveau copain. Tu t’entendrais à merveille avec lui ! Je pense que vous auriez beaucoup de choses à partager, lui et toi. » Et pourquoi pas rencontrer cet Akira, le nom m’intrigue. « Tu connais le numéro, l’adresse, le type. Je suis à ta disposition belle Marianne ! lui dis-je ». Une envie soudaine me prend, aller taper le pavé vers les parages de Saint-Germain. Revoir ces vieilles rues, ressentir à nouveau la vieille ardeur de la ville, jamais éteinte. J’entre dans le musée de Cluny ; en un clin d’œil, je suis en plein Moyen-Âge. Les bruits de voitures s’estompent et les arbres bruissent très doucement. La vieille pierre est complice de ce jeu renouvelé. Une fois dans le musée, les tapisseries effacent brutalement l’année deux mille quatorze. Ce monde féerique, composé de princesses, pages, animaux imaginaires, preux chevaliers est subjuguant. Mais je pense fausse l’idée d’un passé plus lumineux. Ce passé que me dévoilent les tapisseries est le même que mon présent… Sans fautes.

Le temps du sérieux a volé, s’est évanoui. Place à la grande bouffonnerie. Saïs est revenue. À nouveau au chaud à la maison et dehors. Et sans complications. Ça explique la légèreté de mon pas et l’air détaché que j’adopte ces temps-ci. On croirait même que rien ne m’atteint, que tout m’est égal et on croirait bien. En effet, à part Saïs, le reste, j’en ai rien à foutre. Mais dans la juste mesure, les gens, ma famille, mes amis, tout ça roule dans la bonne ornière de l’habitude et mon cœur se serre de couleurs quand je les vois. Mais le verrou majeur, c’est Saïs, et je ne suis qu’une clef, pas un trousseau déclinable. Alors je fais bonne figure, je souris à droite et à gauche ; sert quelques patoches courtoisement et caresse les égoïsmes du mieux que je puisse !

« Mais comment, Jim Cœur, tu peux du jour au lendemain changer si promptement ? Toi le vertueux, l’honnête, le sage. Fais gaffe à ta belle gueule et à ta belle situation, tu crois que tout t’est acquis ? Mais tu crois mal mon vieux. » Oh la, elle commence à mettre les pattes un peu trop loin la petite voix, à se mêler de ce qui ne la regarde vraiment pas. Plutôt à elle de veiller à son arrière train, si elle continue à s’aventurer dans des contrées qui sont trop miennes. Elle n’a de cesse de me harceler et de me sermonner. Quel crédit lui accorder si ce n’est une vieille superstition sortie des limbes de mon enfance ? Ah oui, je voulais courir après mon enfance. Mais tout n’était pas bon à prendre. Quitte à choisir, débarrassons-nous des vieilleries infantiles et gardons la bêtise si remarquable des gamins. Leurs sourires parfaitement trompeurs et leurs gestes sournois. Le tout régi par une gentillesse vraie, pour le coup, une beauté à faire craquer les personnes les plus hermétiques.

Tout va éclater, je le sens. Je vois trop bien l’arrivée imminente du Calice. Plus aucune manières, plus de subterfuges. Ma tête est lessivée. Je me sens vraiment bien. Je n’ai pas un zeste de culpabilité et sens la vieille engeance fuir au loin. Et Saïs, malgré la vague déferlante, est toujours le gage de ma vertu. Mon garde-fou contre mes folies peu saines. Ma tendance à mentir ouvertement n’est pas développée grâce à elle. Ma duplicité ne trouve aucun point d’achoppement. Saïs me tient bien ferme et je ne demande qu’â être tenu. C’est d’aide au fond dont j’ai besoin. Je ne suis pas celui que vous croyez. Je n’ai jamais enterré la hache de guerre de ma personnalité démultipliée alors je dois composer avec mes multiples facettes. Certains m’appellent le couteau suisse. Mais ma palette a des limites que Saïs connaît et je l’aime de les connaître.

Je ne dors pas beaucoup ces nuits-ci. Je passe de longues soirées chez moi avec Saïs. Nous regardons des films surannés. Le coucher se fait très tardif et nous inversons sauvagement les sens des journées. Les réveils d’après-midi sont notre lot commun. Et la lente poussée au cœur de la nuit. C’est ça le véritable plaisir. Ce décalage que nous mettons en place. Sentir la vieille ville s’endormir, se calmer de sa journée trop éreintante. Et assister à son éveil, les premières lueurs, les premières voix humaines des marchands préparant leurs étals. La nuit je me mets souvent à ma fenêtre, observant mon ombre grossie sur l’immeuble d’en face. Je m’enfouis dans le cœur du noir. Quelques appartements laissent filtrer un mince filet de lumière. Le ciel est calme. C’est l’envers de la ville qui se dévoile à moi. Mes enceintes passent une musique entraînante et envoutante.


Carmontelle a assez fait la sieste. Il a envie de se dégourdir et m’invite à la campagne, chez lui. Ça tombe bien, j’ai devant moi ma fin de semaine libre. Saïs veut rester à Paris, sous des chaleurs blanches et des nuits très longues. Entre toutes ses siestes, Carmontelle trouve le temps de noircir du papier. C’est ce qui nous a rapproché, il y a longtemps, quand nous étions étudiants. Une passion commune pour la littérature et sa mystique secrète. Cette langue précise qui vous parle de manière très directe, qui ouvre vos veines, sidère vos artères. Les premiers livres étaient comme des coups directs portés au cœur de ma conscience. Je ne me rendais pas compte de leur impact. Ils avaient entamé un dialogue avec moi sans que je le sache. Et Carmontelle avait vécu la même expérience. Alors, il salit des feuilles de sa belle écriture légère. Il dégurgite toutes ses lectures. C’est son cerveau qui va péter, sans ça. C’est la raison de ses siestes, la digestion de ses lectures, ce Carmontelle.

La maison de Carmontelle est au creux d’une petite colline. Non loin de la Bourgogne. Pas de bruits, juste le tintement du clocher environnant. J’ai l’équilibre assuré grâce à Saïs. Je suis sur des rails de marbre. Pendant le temps que nous restons chez Carmontelle, nos désirs se bornent aux vallons des paysages environnants. Carmontelle, la tête empêtrée dans de grosses masses de bouquins se blinde l’esprit. Et continue sa lancée de siestes infernales. Je sens qu’il s’éloigne de lui-même de manière dangereuse. Il a violé les règles de sa vie. Il s’est cru au dessus de ses propres lois, pensant que sa jeunesse était dispensatrice de toutes les réparations. Je déteste donner des leçons de morale, alors je pratique la maïeutique, des questions adroitement posées à son adresse, et lui laisse murir le tout. Carmontelle est intelligent, il saura démêler l’imbroglio dans lequel il s’est fourré.

J’aime, au fond du jardin, passer des heures sous l’olivier que planta la grand-mère de Carmontelle. Aucun vis-à-vis et je fume lentement. Le Calice me caresse le corps. Et je pense à Saïs. Abbas s’amuserait beaucoup ici. Il trouverait un matériel adéquat pour ses clichés cinglants. Mes réflexions me portent sur le terrain de l’orgueil. J’ai peur de l’orgueil. J’ai peur de ses représailles terribles. Je fais profil bas face aux hauteurs que je suis tenté d’atteindre. J’exècre le sentiment de supériorité, sa foudre me rend même penaud. Encore des calculs… le foutu cérébral… et cette nouvelle envie chez Saïs, le retour du naturel. Je tends au naturel, moi aussi. L’harmonie horizontale, non sans reliefs majeurs.

Carmontelle, un soir de paresse me fait des confidences. « Tu sais, Jim, j’ai pour but d’exploser la cage de verre qui m’enserre et qui m’oppresse. C’est mon effort de tous les instants. Je la vise bien cette vilaine. Et j’ai deux bras de fer larges éclatant tout ce qui s’opposerait à ma liberté, tout ce qui se dresserait importunément sur ma route. Et je suis féroce et borné. Parfois, je vais trop loin sur cette sente. Un désir insatiable m’aiguillonne vers ce que je pressens de bon en moi. Et je sens que je fais du mal à mon entourage, que je laisse de côté de belles amitiés, de beaux amours potentiels. Mais toujours ce dard venimeux qui me stimule. Et le régal que j’en tire. Mon appétit de vie est sans limites. J’aime trop la vie pour barrer quoi que ce soit en moi. Et je vois trop les dégâts alentour. Jim, c’est la voie de la volupté et c’est la voie du malheur, non ? Mais au fond, tout ça, c’est ce qu’il y a de plus normal. La liberté et la frénésie associée à elle. Aller sans ambages vers mon amour. Ne pas prendre le temps de la réflexion et suivre la vivacité de l’intuition ? Ah, et je me souviens des époques passées, la liberté enchaînée, la cage de verre maîtresse de mon corps ! Crois moi, Jim, j’ai une belle revanche à prendre. Et j’irais aussi loin qu’il le faut. » Il ferait presque une sieste après cette belle déclaration, très sincère, mais non, il s’attaque au magret fumant préparé par ses soins de cuisinier.

Cette soirée-là, Carmontelle et moi avons vidé la cave de ses grands-parents. Leurs vins sont succulents. Et Bacchus animé se dévergonde en nous. Le dieu dialogue avec notre serpent intérieur qui s’enroule autour du thyrse. Sa langue serpentine nous lèche l’intérieur du corps. Je me vois, à présent, comme un projectile lancé à toute vitesse sur le monde, m’écrasant et planant, tour à tour. Et l’idée que me donne l’ivresse, je veux la faire mienne à l’heure de la sobriété. Je deviendrai un missile fuselé. Une vengeance sur ma naïveté passée. Un nouveau type de fonctionnement doit se mettre en place. Et j’observe Carmontelle. Il est le turbulent idéal. J’aime l’appeler Zebulon. Sa vie passe d’abord par son corps pour toucher son mental. Carmontelle roule par terre. Et moi, j’ai l’ivresse silencieuse. Je bois encore et encore ce vin rouge qui me porte sur sa barque. Les voix de mon Chat Noir et de la Framboise se mêlent et perturbent mon esprit. Où en étais-je de mon éveil ? Et si je régressais ? Et si il n’y avait ni régression, ni avancée ? Et Carmontelle veut faire de son corps une grande fête ce soir. Il se munitionne en nouvelles bouteilles et prend pour nouveau défi de toutes les boire, trop vite. Il a pour réputation d’être inconscient. Il a vu trop vite des choses qui ne doivent pas se dévoiler aussi facilement. C’est être maudit que d’avoir l’esprit trop hâtif. Il vit sous le régime cadencé du risque permanent. Et la pointe de son plaisir se situe à l’extrême limite des risques qu’il se propose. Il jouit sur la ligne blanche. Il a déjà parcouru les sentiers balisés. Il veut plus. Il vise l’extase blanche. Il s’approche sans passe-droit proche, trop proche du soleil. Il va brûler ses ailes. Mais sa jouissance réside dans sa future brûlure… Je ne m’inquiète pas pour lui, avant qu’il ne se soit entièrement consommé, de beaux lendemains vont encore chanter, de longues années vont s’écouler. Carmontelle est un feu follet.

J’ai beaucoup imprégné les lieux dans lesquels je vis. Je jonche les murs de cadres. Les sols de livres. Et les espaces de vides bien agencés. J’y ai mis mon âme et ma chaleur. Ma subtilité. Ce filigrane vit quand je ne suis pas là. Saïs est en plein dans le canevas de mon esprit. La trace que j’ai laissée chez moi est ce qui me relie à elle. Je me souviens. Tout est signes. Tout est symboles. Ce que mes yeux perçoivent sont des paroles que je dois entendre, des sons que je dois écouter, des odeurs que je me dois d’humer. J’ai laissé ma mélodie chez moi. Saïs sait-elle l’entendre ? Sait-elle vivre selon d’autres perceptions ? Sait-elle oublier sa pensée ?

Le séjour chez Carmontelle touche à sa fin. Je sens rôder autour de moi la vieille figure de l’ennui et de son compère, l’indifférence. Leurs visites se font de moins en moins fréquente, mais elles ne manquent pas de m’oublier. Tout perd alors son relief. Je ne sais plus de quoi j’ai envie. Je perds la trace de mon désir. Un profond brouillard m’aveugle. Ma pensée est saturée. J’entends des bourdonnements et je voudrais sauter nu dans la grande piscine froide de l’été.
J’accède à des crêtes de lucidités, à des arêtes de clairvoyance. J’ai des visions blanches et illuminatrices. Et je me casse gentiment la gueule. Je n’ai plus l’entrain d’avant. Je paye le prix de mes hauteurs. Je vois le champ clair de la vie, la légèreté du mouvement puis la banalité. Jim Cœur connaît les affres et les ravines de l’ennui. Pour peu, je voudrais à nouveau pulvériser mon crâne sur le béton. Quoique je perçoive un certain mouvement concernant la gratitude. Je veux m’insérer dans cette logique du don. Je veux bénéficier de sa douceur. Au très long terme, c’est le jeu rétroactif de la vie et de ses magnifiques retours. Je chanterai la puissance de la vie avec toute ma concision. J’enchâsserai le diamant pur dans un écrin de soie. Je sens affluer la forte lumière. L’astre étincelant d’où jaillit les sources d’eaux vives.

SANDOR ET LE RÊVE DE LA PERFECTION


Sandor l’alchimiste amène tout à sa perfection. Dès qu’il parle, sa parole est propre. Il a cette fibre transformatrice. Il porte toutes ses idées à devenir éternelles. Il donne une valeur incroyable à la plus basse des actions. Tout ce qu’il touche devient or. Sandor est l’ami du Magicien de longue date, bien avant que le Magicien ne devienne une figure énigmatique. Sandor connaît intimement cet homme et ils sont tous les deux très proches. Partageant les mêmes valeurs concernant la débauche et les plaisirs de vie ; leur vision, très simple, de la vie les a mené à la création d’un ample réseau de proxénétisme ; dirigé par le Magicien, Sandor en est le bras droit.

Sandor est un bel homme. Personne ne peut se douter de sa cruauté. Il berne ouvertement son monde et décoche ça et là des faveurs auxquelles les femmes ne savent pas résister. Il joue avec les failles de son entourage. Toujours, ce don de tout transformer en or. Voyez, en sa compagnie, il vous donnera une mesure de vous-même, jusqu’alors inconnue. Sandor est celui qui vous révèlera. Les gens sont très attachés à lui. C’est avec lui qu’ils s’aiment le plus. Pour une jeune femme, passer un moment avec Sandor est un délice, et elle veut du plus profond de son corps chanter ce délice. Et Sandor est un chanteur prodigieux.

Ce qui intéresse au plus haut point Sandor, c’est le rêve de la perfection. Sandor s’achemine vers la forme achevée, une déontologie de l’harmonie. Il veut figer les formes parfaites des corps de femmes nues dans son esprit, il veut les lier au profond de son âme. Il veut jouir de ce qu’il nomme, ses œuvres sensuelles. Ils appellent les femmes, créatures venues d’ailleurs. Et il est très à l’aise avec cet ailleurs. Il se meut dedans avec la joie d’un homme accompli. Il séduit, il manipule, il ose ce que beaucoup n’osent pas. Loin des chemins établis, il vise le songe réel. Sandor est nimbé d’une auréole de parjures noires. Il répète souvent, au creux d’une langueur, aux femmes : « Je suis un caméléon qui tire sa jouissance du renouvellement des cycles saisonniers. »

Longtemps, le cœur de Sandor a craqué de peines multiples. Il s’était, à l’adolescence, donné comme objectif d’atteindre des sommets. C’était tout ce qu’il y avait de plus simple, un simple mouvement issu de sa volonté et son être serait guidé là où règnent les rêves. Il n’y a rien d’idéaliste dans sa manière de voir la vie, seulement une très forte lancée, de très fortes projections dans l’avenir. Rien ne semblait difficile d’accès à Sandor. Et son entourage le ressentait. Sa figure moqueuse n’était pas facile à interpréter.