J’ai perdu et pourtant

- Dans la Villa -

Je comprends pas… Ça va bientôt faire plus de vingt minutes que Carmontelle tourne en rond. À son réveil, personne dans la maison et comme une sensation d’angoisse qui va commencer à l’étreindre. Pourquoi suis-je là ? se demande-t-il. C’est vrai ça, pourquoi est-ce que ce garçon, pourtant pleins de bonnes intentions se retrouve seul ce matin, dans cette grande maison, à errer comme un fou, la pensée en délire, au bord du précipice. Il s’observe. Il ne peut pas laisser cette folie le dominer, s’emparer de lui et le battre à terre. Quel horreur. Les lames de lumières sont pourtant toujours présentes. Je comprends pas…

- Paris 2008 -

Se perdre jusqu’à l’épuisement. Ne pas comprendre que les ressources sont internes… La soirée a été belle et chaotique. Perché sur un engin de fureur, Carmontelle a tranché Paris en deux. Un peu d’alcool et beaucoup de vitesse. Du nord au centre en un éclair. Tu fous quoi ? Putain, on t’attend là ! Le message lumineux du téléphone, c’est son pote, son acolyte de longue date, Emilio, qui l’enjoint de le rejoindre. C’est bon j’arrive… répond nonchalamment Carmontelle. Il a passé sa journée dans un bar à fumer des clopes et boire du vin rouge, comme ça pour rien, c’était vendredi après-midi, les cours avaient cessés depuis la veille, alors venait l’heure de l’ivresse.

Des lumières qui l’écrasent et une joie qui grandit. Juste d’être là, dans ce que l’on peut appeler le bon endroit. Les murs en pierre de taille au final sont rassurants. Et les statues qui s’étalent le long des colonnades des B.A évoquent pas mal de souvenirs… Emilio s’est juste perdu dans la foule, un animal nocturne. Une molécule a pété dans son esprit quelques minutes auparavant, le laissant rêveur et enthousiaste. Il saute sur les jeunes filles avec l’élégance d’un fauve. Je voudrais raconter la fracture, le moment de la chute, et la noirceur qui suit. Y’a des phrases comme ça qui surgissent sans prévenir dans l’esprit de Carmontelle. Quelque chose va arriver, pour l’instant, il est là heureux, insouciant et léger; Carmontelle n’a pas encore connu d’amour terrassant. Il est comme une belle page blanche, non souillée et pure. Une blonde, pulpeuse, oui c’est le mot est apparu ce soir-là. Elle était avec un homme mais rapidement Carmontelle prend le dessus, en lui parlant, s’éveille en lui des douceurs rares. Tous les deux en partance.

C’est dans la nef de l’église. Elle en rouge et lui en habits de fête. Jeunes. Dans l’église, alors que le concert s’emballe. Nuit de juin. Ils s’embrassent. Carmontelle se demande si c’est un sacrilège d’embrasser une femme dans une église, alors qu’il ne vont pas se marier. Est-ce une offense ou bien un augure de bon présage ? Les directions… J’en cherche une forte… Pourquoi toutes ces questions… La voix l’écrase, mais cette nuit, tout va bien. Carmontelle embarque Ava chez lui et la courbe de ses seins éclaire la nuit.

Au réveil, Carmontelle et Ava dans un café de la rive gauche. Il fait beau. Le café allongé que la serveuse prépare est attendu comme le messie. Les colonnes du fameux théâtre sont apaisantes et la cigarette ce matin est l’ami de Carmontelle. Viens avec moi, Ava, je voudrais te présenter quelqu’un.

Au fond d’une galerie, il est là. Lorenzo. Le génial artiste. Torturé. Ils se sont connus à travers la toile. À travers les nouveaux réseaux. Les nouvelles rencontres. Les photos de Carmontelle avaient tapés dans l’oeil de Lorenzo. Une plaque de marbre avec une vingtaine de paires de bottines et de mocassins… Étrange vision. C’est un garçon taciturne. Qui ne parle pas beaucoup mais s’exprime avec une clarté deroutante. Il expose ces dessins dans ce lieu calme et lumineux. Des démons aux totems bizarres. Des Icares en pleines chutes. Des sexualités débridées. Carmontelle se dit qu’ici, le lieu est propice pour faire naître des choses. C’est un lieu libre et c’est rare. Lorenzo accueille des passants dans la galerie, ses mouvements sont fluides. Il semble à Carmontelle que cet artiste vient d’ailleurs, qu’il a percé des compréhensions majeures et que d’une manière ou d’une autre il aura à réaliser quelque chose dans ce lieu. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Comment parvenir à cette réalisation ? Ce moment où l’être satisfait dans son coeur atteint et rejoint les autres, dans l’union ? Y’a toujours cette voix dans la tête de Carmontelle qui lui parle et lui dicte des choses qu’il ne comprend toujours pas.

C’est quand tu veux Carmontelle pour l’exposition de tes dessins, lui lança Lorenzo. L’après-midi tirait sur sa fin et la rue de pierres disait des bonnes aventures.

Interlude mental

Au final, c’était le même jeu, toujours Carmontelle arborant un colt pour se tirer une balle dans le coeur. À quoi bon faire ça ? Avec Aliénor et F, il avait mis lui-même fin à ses relations pour par la suite blâmer, que sais-je le destin ou la providence! Pourquoi creuser sa propre tombe pour ensuite se lamenter… Quand il y avait eu des chances de bonheur, de ne pas savoir les saisir. Maintenant, c’est l’après-midi dans la villa et Carmontelle commence à se rendre compte qu’en attendant trop des autres, on passe à côté de son bon vouloir, de vouloir être soi. On peut passer à côté de sa vie si on ne se rend pas compte que le Sauveur est en soi…

La soirées des Lumières

Les amis sont nombreux ce soir pour découvrir les dessins de Carmontelle. À la chaleur naissante de ce mois d’avril répondent quelques divinités cachées dans la pièce. Ce jour-là, elles ont décidés d’illuminer Carmontelle et son travail. Les dessins se vendent à très vive allure. Les invités se battent presque pour acquérir ce qui disparaitra en moins d’une heure. La totalité de l’exposition vendu en un éclair. Il en faudra du temps à Carmontelle pour digérer la bien trop rapide fuite de ses enfants. Mais ils ne les a pas retenus, leur laissant vivre leur vie et leur liberté. Lesquelles connaîtront le fabuleux destin ?

Comment tu fais ça ? Et ces textes, ça correspond à quoi ? Ça t’est venu comment cette idée ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Toutes ces voix, ces demandes faites à Carmontelle. C’est trop pour lui. Il ne s’attendait pas à un tel succès. Une telle réception de ces dessins. Et les voir partir aussi vite… Le Kandinsky… Le Villon… Unique et original. Celui qui garde ses fils près de lui est un monstre. La voix, toujours elle…

Lorenzo dans un coin de la galerie. Regard malicieux. Il répond à quelques invités, leur explique le pourquoi du comment; la raison, l’explication incongru, mettre des textes dans des formes pour parvenir à les transmuter… Comme ces anciens alchimistes qui parcouraient Compostelle en quête de l’étoile intérieure…

Comment ? Pourquoi ? Mais réponds ! Carmontelle ! Et à partir de ce moment, c’est verre sur verre, sur clope sur clope, sur verre sur fond de clope au goût joyeux ! Et Carmontelle d’être complètement pété, à la limite du recevable pour les gens qui viennent le voir. Aurait-il fallu se contenir se demande-t-il maintenant… Je pense qu’il faut toujours dans une certaine mesure, garder mesure… Contrôler la folie… Et pourquoi tu me l’avais pas dit auparavant alors ? Dialogue interne… Contrôle ta folie !

Il faut ranger, maintenant. Après dans un bar, une brune venue d’ailleurs. Avec elle, il ne se passera rien, comme avec tant d’autres. Des mains sur la cuisse de Carmontelle. Lorenzo face à lui. Je te l’avais bien dit mon vieux! Et la bière qui se vide. Ce soir-là, quand même! Son coeur est presque comblé. Sauf F. qui n’est pas là… Pour voir le succès, Carmontelle pense que le succès vient des femmes. Et ouais, mon vieux, l’inspiration, la tension, ça vient des femmes… Du sentiment qu’elles t’inspirent, à toi, mon bonhomme. Regarde à quel point elles peuvent te bousiller, parce que tu les as bousillées! Elles sont cools, mon vieux.

Retour sur un échec - La Rome abrogée - Tristesse de ne pouvoir avancer…

Pas mal de cocaïne ce soir-là. Et quelques pets pour assaisonner le délire. Mais surtout un avion pour Rome au petit matin. Après la nuit blanche, Carmontelle s’embarque et arrive à Rome encore ivre de la veille. Ville sublime, antique. Mais Carmontelle va tout faire foirer, encore une fois. Il ne va pas assumer la belle position qu’il a ici. Des cours, du temps libre, de l’argent, du soleil et de l’indépendance. Pourquoi rejeter tout ça ? Sinon une peur interne qui le saisissait et un mouvement en arrière délétère… C’est corrosif de ne pas vouloir avancer.

C’était pas compliqué pourtant, rester quatre mois à Rome, dans cet appartement, avec cette chambre. Tout était prévu. Mais Carmontelle est possédé par un génie ou plutôt un démon de la destruction. Et pourvu d’intelligence ! Il a réussi à convaincre son université parisienne que le programme Romain n’était pas valable… Tout était servi sur un plateau, pourtant. Ça indique bien qu’il y avait un problème, mon vieux… Ne crois pas voir là un échec là où réside autre chose dans ta destinée…

Retour à Paris pour Carmontelle, impossibilité d’avancer. Qu’est-ce qu’avancer ?

Pensées indirectes

De ce séjour, je ne retiendrai que l’indécision d’une âme déchirée. Une âme qui ne sait pas où se fixer, mais cependant à l’intuition que ça sera à Paris et pas ailleurs que la pièce se jouera. - Je sais pas, quelque chose se stabilise en ce moment… pense Carmontelle, quelle est la meilleure voie si ce n’est la sienne propre ? Tout ce que je sais, c’est que je ne sais pas grand chose.

Le chaos sentimental

Au début, tout était beau, tout était parfait. Carmontelle avait fait la rencontre de F. durant la soirée des Lumières. Il avait aperçu cette jeune femme, blonde vénitienne, en train de scruter un de ses dessins. Il avait instinctivement pris le parti d’aller lui parler, sans réfléchir. Il lui avait sauté dessus, avec une foule de questions. Ils étaient littéralement en train de s’entremêler et la foule des amis, présente ce soir pour le vernissage de Carmontelle disparut sous l’effet d’un enchantement étrange. C’était comme si cette fille et lui, c’était évident, naturel et limpide. Après des cafés aux bières en passant par de nombreuses expositions dans Paris. Un premier baiser comme une bombe nucléaire. Elle l’embrassa un soir vers Belleville alors qu’il ne s’y attendait pas. Des courses en scooter dans Paris. Des soirées multiples sur les quais de Seine à s’aimer. C’était le premier amour, celui qui imprime dans l’âme une trace indélébile. Sans emphase. C’était beau. Un soir, il était derrière elle et ne pouvait s’empêcher d’embrasser indéfiniment sa nuque. Son odeur à jamais gravé dans sa mémoire. Et de passer sa main, inlassablement sur ses seins. Elle se cambre et ploie. Il fond. Elle le caresse sur le ventre alors qu’il conduit ivre son scooter le long de la rue de Rivoli. Des après-midi parfaits sous des arbres printaniers. C'est un véritable coup de foudre. Les âmes qui s’aiment et se reconnaissent. Mais cette beauté première a pris fin, plutôt rapidement. Passer sous silence la raison de ce drame. Ensuite c’est un amour qui se retrouve, se déchire, se dévore pendant les années qui suit laissant les amants fatigués… C’était pourtant selon lui la femme de sa vie mais Carmontelle n’avait pas encore idée du chaos que sa vie recélait à cette époque.

Pensées internes II

C’est marrant. Je l’avais connu parisien, à l’époque… accroché à ses cafés et à ses cinémas d’après-midi. Un type plutôt sympa, au final, quoi que bien tourmenté, bien torturé. Maintenant, il se balade dans les Caraïbes, là comme ça, à l’air libre, tranquillement le nez au vent, il est sorti des rangs. Photographiant à longueur de journées les variations de lumières sur les coins des nuages… Attendre de voir dit-il.

La réalité est froide

Ça a merdé. Il a merdé. D’une manière ou d’une autre, Carmontelle est encore un enfant, et ses actes enfantins le mèneront aux confins de la tristesse. C’est un soir, une matinée, une après-midi, enfin des moments où il quitte F. où il se dérobe au réel à lui-même et à elle. C’est des étés sombres passé chez Livio, sur son canapé, à dormir toute la journée. C’est des soirées nulles et des veilles presque mortuaires de n’avoir sur affronter le réel, il aura été impacté plus qu’il ne le pensait.

De la tristesse à n’en plus pouvoir. Et de l’impossibilité à exprimer sa détresse.

C’est au comptoir du Café Noir, avec Livio.

- Tu veux quoi toi ? demande Livio.

- Un demi, répond Carmontelle, ça fera l’affaire. Mais tu sais, j’ai presque peur de te dire la vérité, c’est simple…

- Bah vas-y, accouche ! Je suis pas comme Ferranzi, à me foutre de tout et à te renvoyer dans tes cordes. Tu peux me faire confiance, lui assène gentiment Livio.

- Bah non, voilà, c’est simple, je suis amoureux d’elle!… répond trop timidement Carmontelle.

- C’était pas compliqué de le dire, non ?!

Si, compliqué de le dire, ça l’était assurément pour un gars comme Carmontelle. Toujours tourné vers lui-même. La réalité est froide pour lui. La réalité est glaciale de n’avoir su dire les choses. Et de ne savoir dire les choses, ça entraîne des sanctions…

Pensées vues de l’intérieur

Parfois, quand Carmontelle déroge à ce qui lui est proposé. Quand il refuse les changement de sa vie. Quand il ne veut pas se plier. Le destin le frappe à coups de sanctions. Parfois difficiles, parfois faciles, ces leçons sont là pour le faire évoluer.

La force cachée et sombre dans mon être. Un truc qui m’emmène vers le point de sanction. Là où y’a des gifles et des heurts, du sang et des peines. Dès que le croissant arrivait à parvenir à un stade, à peu près, suffisant; la lame de mon esprit tranchait le lien, trop précoce, trop vite et trop rapide. Mais j’ai su ces jours-ci voir la lame mauvaise et la définir, au final la débusquer pour qu’elle n’agisse plus. J’ai vu qu’elle était rapidité et illusion, là pour me tromper. Mais le mécanisme dont je parle est encore plus ancré… Comme si je croyais vouloir sauver mes parents, comme si en devenant adulte, je m’échappais d’eux et les laissais à leur détresse que je pensais imaginaire. Parfois, je me perds mais je connais désormais l’action funeste de la lame pour la déjouer. Elle est trop malicieuse mais maintenant je la vois, en pleine lumière. Disparais.

J’ai perdu et pourtant… non. Je n’ai pas encore vraiment perdu. La boucle s’inverse. Étais-je fais au fond pour être ce rêveur devant l’Océan, contemplatif des choses de la vie, passif ? Peut-être pour un instant avant d’être férocement actif. Si je ne tiens rien de ce que je me propose, rien de ce que je me propose ne tiendra; et alors, plus rien n’a de sens et tout se perd… J’ai perdu et pourtant, non. Je suis donc au point de départ de quelque chose que je n’imagine pas car je ne l’ai pas encore vécu.

Renaissance et délires

Elle n’est plus là. Ça y est Carmontelle a perdu F. hier encore on les voyait rue des canettes, ivres, fumant des cigarettes, bercés par la pierre de taille de Saint-Germain des Près.

C’est chez Lorenzo, une après-midi, une autre exposition que réalise son ami. Carmontelle se joint à eux. Il y rencontre Bruno, un jeune homme sensible qui aura un destin tragique. Paix à son âme. Elle était tourmentée. Ne prenez jamais en dérision les gens qui souffrent. Aimez-les du mieux que vous puissiez. Bruno est là, à l’écoute d’une musique. Le soir, ils courent dans Paris, entre amis. Boivent de nombreuses bières. Avec Bruno, Carmontelle se sent bien. Un jour assis sur les marches du théâtre de l’Odéon.

- De toute manière, ce qu’on fait, ça disparaîtra, déclare Bruno, et un jet de soleil les illumine tous les deux. Mois de mai victorieux. Alors, à quoi bon, Carmontelle ?

- Mais non, mon vieux, ça restera, dans 100 ans, 150 ans! On parlera encore de nous et nos oeuvres seront toujours là à décorer les salons bourgeois. Je me souviens que Bruno parlait de mes dessins comme destinés aux bourgeois…

Ce soir-là, dans le 10 Café, ils parlent à des filles. Bruno très à l’aise pour établir la conversation. Carmontelle plus en retrait. Maintenant que Carmontelle a bien merdé, qu’il a bien perdu F il ne lui reste qu’à se perdre dans le corps des autres femmes, indéfiniment, et à s’enivrer, s’enivrer sans cesse.

Ils décident d’un commun accord, le mois de juin venu de partir ensemble à Florence. La toscane les accueillera. J’ai le souvenir d’un voyage en moto en Italie, avec mon père…

Duomo! Arno! Uffizi! Tous ces noms glorieux résonnent dans leurs oreilles. Carmontelle et Bruno passent leur journées à marcher dans la ville, à errer, à arpenter les délices de Capoue de cette cité médiévale. Sublime est la jeunesse! Les pâtes et les pizzas! Ces chefs-d’oeuvres aperçus au musée qu’ils admirent. La beauté des tableaux d’Uccelo et la perfection de Botticelli. Ivresse durable et présente dans les siècles.

Le soir, ils se démènent pour passer leurs soirées avec de belles italiennes. Jeunes et dociles, féroces et joueuses…

Après et avant le départ

Maintenant, tout est tranquille. Remis à zéro. Pas trop faire d’excès du côté des oracles. Rester sur la dernière prédication du Yi-King : le Grand Avoir. Il ne faudra pas que je tombe dans l’excès et que je sois dans l’orgueil mais une fine ligne de tranquillité, un peu déluré, c’est la base. Avancer dans l’inconnu maintenant, c’est ce qu’il me reste à faire.