La Clef Rouge


LE LION EN CAGE



Les espaces étaient et magnifiques et restreints. Ses capacités s'acharnaient à la simple construction de chimères féeriques. Malgré tout, une musique féroce entraînait ses convulsions. Ses peurs s'amassaient et se dissolvaient à des vitesses fulgurantes. Quels étaient les exutoires envisageables. Les pas claquaient un sol indifférent. La pensée sautait leste. La démarche voulait irradier quelques femmes alentour. Éclaté et sombre, enivré et réjoui, l'appel de la rue sautait aux yeux. Plus tard, on le retrouvait aux côtés d'une fille à l'énergie fine. La tendance des contraires opérait ses acharnements. La rue s'étoffait d'anciennes mélodies ; perdu il retrouva ses ampleurs. Elle avait beau avoir des lèvres splendides, l'ensemble était plus intéressant. Le moment résumait les attentes et décelait la fureur latente.

 



CHARLOTTE


Ses boots gisaient à terre. En les enfilant, les fissures du cuir craquèrent, le cuir aussi exprimait son contentement. Les boucles d'acier jouaient nonchalamment avec la toile souple du denim. Il arracha du sol un pull. L'appartement était vide, il disparut au son du silence. Les larges espaces des couloirs étaient plongés dans l'obscurité, pour autant son pas restait calme. De nombreuses pensées roulaient en lui.
La porte cochère émit un rugissement signalant ainsi la nouvelle venue aux piétons. Ses longs cheveux bruns s'amusèrent, aidés du faible vent qui fouillait les rues. L’œil fixe et sûr, il embarqua sans difficultés à bord de l'engin de fureur. L'allumette qu'il maltraitait de ses dents, craqua par surcroît d'humidité ; devenue gênante, elle vola sans agilité dans le caniveau. Filant par les rues, sa conduite était analogue au rapide mouvement du serpent. Il croisa le regard de quelques yeux ; ce jour-ci, bizarrement, la limpidité de la joie animait les corps.

Il arrêta sa folle course et plaça l'engin entre deux voitures. Il arrangea son chemin afin qu'elle ne le voie pas venir. Lentement, subtilement, il s'avançait, et la nuque de la jeune fille assise en terrasse était recouverte d'une épaisse chevelure rousse. Elle était maintenant à portée de main. Il passa rapidement la main sous les cheveux, mit à découvert la belle nuque et y posa, vif et précis, un baiser chargé de sens. À peine avait-elle eu le temps de s'en rendre compte, absorbée en une rêverie profonde, qu'il s'assit face à elle plongeant son regard au plus profond des yeux azur de la jeune fille. Cet échange fut suivi de sourires complices. Ce qu'exprimait la conversation était léger en comparaison des regards symboliques.
Il mastiquait un cure-dent, le faisant tourner avec la langue autour des gencives, le mouvement avait quelques aspects mystérieux et réfléchis. Elle rougissait à perte de vue, ses mains passaient et repassaient sur sa nuque, essayait-elle d'y imprimer des signaux ? La jambe droite croisée sur la gauche, elle balançait son pied blanc et innocent de gauche à droite. Le regard du jeune homme coula des hanches aux pieds, insistant particulièrement sur la partie visible que laissait libre le talon aiguille. Il lui semblait que toute la sensualité de son amie se concentrait à cet endroit, sous la délicate peau saillaient des veines serpentines.
La poitrine de la jeune fille attira aussi son regard : libre de tout soutien, elle évoluait librement sous un fin tissu de coton. Son regard qu'il commençait à sentir trop insistant ne fit qu'accroître le rose de ses joues. Il perçut cette gêne et par élégance coupa court à ces visions intrigantes. Une bouteille de frais vin rouge se joignit à l'heureuse compagnie, alors leurs gestes se délièrent et leurs mollets entamèrent, eux aussi, une conversation. Le lendemain matin, tirée de songes délicieux, la souple Charlotte posa deux jambes heureuses sur le reluisant parquet de l'appartement familial. Elle ne le reverrait plus, mais elle ne le savait pas, elle n'entendrait plus l'intrigue de ses pensées. Elle ignorait tout, et par conséquent, était encore bercée des vapeurs de leurs chaleurs.
 




HAYDÉE



 
Elle seule savait où elle se trouvait, et c'était sûrement le charme majeur des instants qu'elle savourait. Son déjeuner était loin de deux heures. À cette heure où tombent une à une toutes les conventions sociales, elle pouvait, à présent, s'abandonner. À elle seule, les délices solitaires du corps, à elle seule les frissonnements malicieux qui la parcourraient. Allongée sur un sofa rouge, la fraîcheur de la pièce faisait valoir la chaleur extérieure.
Une brise complice venait effleurer la peau de ses cuisses. Son pied nu touchait le vivant carrelage de marbre et ses hanches n'avaient nulle contestation. La pensée du proche soleil clair, le calme des champs, la clarté des airs, tout tendait à l'horizontale. Elle seule s'appréciait alors. N'avait-elle pas le droit de s'octroyer cette faveur ? Elle la concédait, par moments, trop aisément à d'heureux jeunes hommes. Sa pensée s'allongea et des bras tissés de soie l'enserrèrent. Cette trêve à la réalité fut brève, à peine quelques instants.
Elle mit sa main sur son ventre, essayant d'y imprimer quelques échanges; touchée et touchante, elle s'émouvait à ces contacts purs. D'un bond, elle saisit un verre de lait qui parcourut d'aise sa gorge. Son regard envisageait les pommes, sa bouche glissa sur l'enveloppe irrégulière. Sa langue parlait aux aspérités du fruit, les contournant, les aspirant. Elle voulait, je crois, devenir pomme. Seule, elle balança sa pudeur par le sentier. Ses épaules criaient au soleil et le vert de ses yeux prenait conscience de l'environnement. Elle pensait se perdre. Du moins l'espérait-elle. Elle pensait que les événements ne viendraient pas à elle, mais elle à eux. Persuadée de cette certitude, elle l'oublia et continua son chemin. Sentinelle, elle visait, il me semble, au soleil.
Mais le savait-elle ? Elle se laissait mûrir ; en effet, elle avait tout au plus l'âge des espérances. Aux parfums des roses jaunes, sa poitrine gonfla, voulant faire craquer je ne sais quelles entraves. Au détour d'entêtants arbres, elle crut sa course achevée. Fondant son être à un cynique cyprès, elle éclata toutes limites. Ses pensées n'étaient plus. La clef rouge, à moitié apparente, donnait sur une épine. Une goutte de sève lécha les craquelures du métal. La langue mutine d'Haydée goûta le liquide. La clef la ramena à des pensées plus humaines. J'ai trouvé la clef, la porte apparaîtra ou non, songea-t-elle.
Sa taille de guêpe la tira debout, et à nouveau elle reprit sa libre course. Sans s'en rendre compte, la jeune fille entra dans une forêt; inutile pour elle de le savoir. Son malicieux ange lui ôta toute faculté de logique. La jeune fille n'était plus, alors, qu'un beau réceptacle ouvert, à disposition. La porte blanche mesurait plus de quinze mètres de haut, il n'existait pas de surface plus lisse. La serrure était risible, mais cela n'affecta pas la jeune fille. Tout lui revint subitement en mémoire : l'affaissement, le lait et la pomme, le soleil et le sentier, la clé rouge. Brusquement, elle inséra la clef et fit face au sofa rouge sur lequel elle s'allongea, sans pouvoir y résister. 



La caresse qui effleura son front la réveilla. Deux grands yeux jaunes la fixaient, cils battants souples. Une lumière blanche illumina le champ de vision de la rêveuse, auquel succéda un rire d'amitié fraternelle.
 



LUCIEN
 



La fine lame du royaume, la fine lame du royaume, la fine lame du royaume… murmurait-il avec fanatisme. Cette voix avait surgi des profondeurs obscures, terminant son bonhomme de chemin au creux d'une semi somnolence de fin d'après-midi. En proie aux songes et autres parjures.

Il hésita entre une fine chemise et un pull ondulant, car il était d'usage de croire aux éminences des vêtements, coutume archaïque. Ses cheveux avaient bouclé et poussé, d'étranges étaient devenus éveillés. Son visage à l'ovale régulier dégageait une odeur, qu'un soir une belle jeune femme prit pour un parfum. Le talon de ses chaussures en daim venait donner une tout autre mesure à la posture ; la cambrure et le port de tête chantaient les régularités.

La ruelle était déserte, cela, à vrai dire ne pouvait être autrement. Le pavé asséché et poli indiqua le chemin au jeune homme. Il s'en allait rejoindre le fin compère, l'ami de toujours, l'alter ego. Mais chacun sait que cette voie est pétrie de caressantes embûches. Soudain, la vision du jeune homme se brouilla, il vit se composer un tas de formes colorées, du vert au blanc en passant par le rouge. Un peintre devait y avoir sa part de responsabilité. La fine lame du royaume… la voix était féminine et corruptrice, ce fut ce qu'il entendit quand il se releva de terre, et heureusement sa veste couleur marine avait retenu la crasse des pavés.

Étonné, mais vite assagi, le jeune homme reprit son chemin. Ces apparitions, visions, voix étaient choses communes, il en était venu à les considérer avec compassion. Quoique… La fine lame du royaume sonnait élégant, et aussi l'élégance avait droit d'obligation chez le jeune homme. C'est pourquoi apparut, au détour de la rue Saint-Honoré, la jeune fille. Décidée et peu farouche, elle s'arrêta à hauteur du jeune homme. Une étrange alchimie naquit, l'incarnat de leurs joues développait les coloris et leurs langues ne se mêlaient pas encore ; trop subtiles, elles laissaient les lèvres officier. Docilement, ces dernières s'exécutèrent, heureuses et créatives. Le corps de la jeune femme disparut, alors le jeune homme la sentit en lui. La fine lame du royaume… À tout problème solution pensa-t-il avec sagesse. Le soleil et l'argent, ses pas connaissaient désormais leur destination. En entrant chez l'armurier Maurice, connu de tous, le jeune homme pencha le visage et passa sa main droite au-dessus de son omoplate gauche, massant ainsi les nerfs trop excités. 

- Je l'ai ! criait-il.

- Mon bon Maurice, de quoi s'agit-il ? rétorqua Lucien. 

- Eh bien… la fine tranche de thon, voyons !

La fine lame du royaume, la fine lame du royaume… et il referma d'une main baguée l'épais volume.


HENRI
 


Il se pensait, et je le pense aussi, un aventurier de l'esprit. Le terme lui était venu sur le tard, au regard des années passées. Aventurier de l'esprit, malgré lui, maudit et béni. Son esprit avait connu la fissure nette, la rupture consciente, obligée et désobligée. Il était atterré, comment en aurait-il pu être autrement ?

La barbe n'avait pas encore agressé ce pur visage, un duvet cotonneux et souple parcourait la peau d'Henri. Et à juste titre son esprit n'avait aucune commune mesure avec son corps. La blancheur de ses innocences pouvait seule se lire à travers ses yeux bleus. À son insu, il était lui ; nous pensons connaître les innombrables et contraires tendances qui entraînent les jeunes hommes. Mais malheureusement, Henri avait le don de seconde vue, la lucidité extrême, le recul planant. Il semblait qu'en toutes situations, son âme ou dirais-je ses vues ou dirais-je ses pensées ou dirais-je son esprit le surplombaient d'une dizaine de mètres alentour horizontal et vertical. Le jeune homme s'attira ainsi les faveurs de nombreuses personnes ; hommes, femmes, enfants, fous, sages, intellectuels, et les beaux surtout gravitaient autour d'Henri. Non qu'il en soit le centre (du noyau, entendez… ) - ce rôle alternait - mais souvent toute l'attention était portée sur lui. Et non, nous ne sommes pas en train de réitérer Henri l’histoire d’Henri d'Oftinterdingen de ce bon Novalis.
Le destin d'Henri était entaché de sombres parcelles que côtoyaient les carrés blancs les plus enivrants. Cette double attitude entrainaît chez Henri une certaine instabilité que peu étaient à même d'envisager. Dès sa vingtième année, Henri prit à cœur d'aligner sur une même humeur ces deux tendances contraires. Parfois, en lui, se cabrait d'une manière ultra violente la lucidité d'esprit. Cette étincelle de génie avait pour compagne l'élégance, mais encore les altières émotions. Imaginez le pauvre enfant qui, en plus, se perdit dans les méandres des arts. Plaignez-le ou aimez-le, il connaît les deux. Alternant objet de risée ou objet d'admiration, chez les uns et les autres ; cependant la flamme rouge qui brillait dans ses yeux sentait bien une supériorité, il en souffrait souvent, mais s'en réjouissait aussi.
Voyez-le tiraillé ! Voyez-le épris d'une belle jeune fille, mais alors c'était le début d'un univers, c'était la destruction d'un monde entier. Aussi, la grande ville avait fait de lui un crucifié, et comment, je vous le demande, aurait-il pu en être autrement ? Son esprit, à force de se dégager de ce résidu de miasmes que peuvent être les grandes villes, plana, fuyant son corps, allant trouver refuge dans nombre de musées, et au fond, au fond de bouteilles de vin. La lueur, Henri, je pense, la connaissait mieux que personne, il l'avait même embrassée un soir au fond d'une ruelle sombre du cinquième arrondissement de Paris. Et, qui à part cette lueur eût pu sauver Henri ? Un soir, après ce baiser vieux de cinq années, quand Henri eut puisé toutes ses ressources vitales, il se souvint de la belle lueur, féminine, attractive, érotique, fanatique. Alors, la lueur lui dit qu'il était seulement au monde deux possibilités à même de sauver l'homme : la nature et l'amour. Henri voyait l'amour en la lueur, mais il sentait bien au fond de ses jeunes os qu'il devait passer par la nature avant de fusionner avec la lueur. Avant le grand départ, Henri ouvrit son cœur, ce cœur déchiré de tristesse et d'amertume, ce cœur trop lourd qui n'aspirait qu'à une renaissance.

Mais, il n'est pas de mon ressort de conter la suite des aventures d'Henri, car à l'heure qu'il est, certaines clefs rouges ouvrent des portes blanches hautes et lisses, de plus de quinze mètres de haut.
 


LA LAITIÈRE



Elle était jeune et jolie, mais le sort avait manqué un coche en la faisant naître pauvre, de cette pauvreté qui n'admet aucun temps mort, aucun repos, aucune trêve. Elle était (et est toujours) plus jolie que la laitière de Johannes. Il me semble l'avoir croisée, il y a maintenant un an, aux abords de Montmartre. Mais je ne peux accorder aucun crédit à cette vision tant cette femme, cette jeune femme plutôt, relève à la fois du réel et du surréel ; elle semble absente au monde et accrochée à mes fureurs à des degrés inaccessibles. Je l'aime, grâce à sa blancheur, je l'aime de ses mains nobles, je l'aime de ses cheveux bruns lisses qui embrassent ses épaules de marbre.

Il est dix-sept heures, un lundi de début septembre, les trois enfants fracassent de stupeur le calme dominical de la cossue demeure familiale, de l'hôtel particulier dix-huitième. Eva, Ève et Lucien, les trois enfants, rentrent de l'école. Les deux filles se détestent, c'est bien simple, Eva, l'aînée a été dotée d'une beauté surnaturelle et ultra excitante, presque outrageante sous certains aspects. Alors que la plus jeune Ève connait les affres de la vraie laideur, la laideur qui exclut, la laideur qui ne pardonne pas, la laideur qui rend les gens mauvais ; quant à Lucien, brave gaillard, je crois qu'il n'a jamais rien compris, et ne comprendra jamais rien, si ce n'est cette étonnante faculté qu'il a de rire gras. Ma belle laitière s'était liée à Eva, d'après l'ancien adage " qui se ressemble s'assemble ", les deux jeunes beautés avaient de quoi faire parler les mauvaises langues, elles étaient terriblement intelligentes. Les saisons passèrent et ma belle devenait de plus en plus belle et ne manquait pas de s'irriter des visites du père, visites lubriques sur fond de machine à laver, où les pénétrations se faisaient violentes. De l'entaille profonde que je ressens à la vision de ces culbutes maudites ! Ma timidité m'aura empêché d'approcher le divin sexe de la jeune et jolie demoiselle.


-Attends, ça va pour le moment ce narrateur con comme un manche, hé ! Il mérite bien son sort, il pue la nullité, il m'écœure par sa fatale incompréhension profonde de la vie, à moi la parole ! s'écria un beau jeune homme.
Bruit qui retentit à travers tout l'hôtel particulier, le dallage riche acheminant l'écho jusqu'aux moindres recoins. Et cinq têtes de le regarder étrangement : les parents et les trois enfants. Et cinq têtes de disparaître, comme par magie. Donc, le jeune homme, plus fin et plus clairvoyant que le larmoyant premier narrateur, connaissait bien moins d'arrêts de conscience, malgré une haute intelligence. Attitude ( que nous louons ) qui mena à des rencontres nombreuses entre la jeune et jolie laitière et le beau jeune homme.

C'étaient, à Paris, pendant les temps morts de la laitière, des visites aux musées, des visites abyssales, des bouteilles de vin rouge aux terrasses des portes cochères, c'étaient des baisers langoureux que suivaient des culbutes fantastiques.

La morale de cette histoire se veut simple, pourtant elle ne l'est pas, et ce n'est surtout pas à nous de vous la révéler. Demandez plutôt à Haydée, sa rouge clef ouvre bien des portes.
 


ARLES
 


Les façades des anciens immeubles étaient amicales et chaleureuses, rugueuses et enclines à la méditation. Période festivalière, le mois de juillet voyait des visiteurs venus de toute l'Europe ; l'Europe, ils l'aimaient tant, elle était cette belle guerrière au passé clinquant et aux gloires incontestables. Il marchait par les rues, midi soleil défiant. Et c'était bien là une des folies fantasques.
À ses côtés, la brune tout droit sortie d'un tableau de Sandro Botticelli, lèvres accueillantes, menton d'ange, peau blanche à la très légère teinte hâlée, très légère, si légère, à l'ardente et bouclée chevelure brune et aux yeux bleus qu'on eût cru tiré du fond des cieux ; son corps avait cette hardiesse, cette assurance qui prouvent les caractères intéressants, et, bien sûr, elle ne pouvait qu'être infiniment attractive, de celles qui jouent avec vos nuques quand elles passent vous effleurer dans les rues.
Le jeune homme, quant à lui, il n'est possible de le définir que de deux manières, les traits du visage taillés à la serpe et un pantalon de lin taille haute qui dansait astucieusement dans les airs et sur les jambes que l'on devinait élégantes. Bien sûr, comment ne l'auraient-ils pas su ? Ils se sentaient le centre des attentions, l'épicentre des arrière-pensées alentours. Il est vrai que ces deux jeunes gens réunis formaient une énergie active et créatrice. C'était pour eux un plaisir mutuel, l'un tirant l'autre à ses plus belles possibilités, et il paraissait que l'ascension n'avait pas de limites.

Disparaissant fugitifs derrière la haute porte rouge de ce qui semblait être un couvent, les deux jeunes gens à la vue d'une conférence portant sur les problématiques de la photographie contemporaine firent volte-face, non que ce sujet les ennuyait, mais leur état d'esprit tendait à la flânerie ; Chénier n'a-t-il pas dit : " Laisse couler la vie et n'y pense jamais " ? Ainsi, ils allèrent au gré des rues, rares de festivaliers armés d'appareils photographiques ; fuyant inconsciemment la foule, ils trouvèrent refuge à l'hôtel d'Artagnan, dans la petite cour fleurie et pavée, qui n'est certainement pas dénuée de charme.

Seule deux autres jeunes femmes étaient là, il est vrai qu'à cette heure exposée au fumant soleil du midi, les personnes fuyaient à l'ombre. La conversation des deux jeunes femmes coulait agréable ; par un mouvement qu'il ne put contrôler ni dissimuler, le regard du jeune homme vint se poser sur la main d'une des jeunes femmes - les ongles étaient vernis - le jeune homme ravala son désir et sourit à son amie qui ne s'était rendu compte de rien. 

-À quoi penses-tu ? dit-elle.

- À tout et à rien. Je pense chaleur plus qu'autre chose, d'ailleurs j'aimerais te sentir sur mes cuisses et apprécier ta mollesse qui me comble. 
Cette réponse fut dite avec un ton de voix mi-passionné mi-distant.

Mais aussi, la jeune femme enivrée et planante en cette journée de chaleur ne cerna pas ces nuances et alla docile sur les genoux de son ami, elle passa son bras autour du cou et de sa main libre joua avec les mèches brunes, ce qui semblait procurer un plaisir sans fin au jeune homme. Et elle murmura à son oreille :

- Je serais belle comme cette Orientale de Chassériau, je serais belle comme si j'étais née du Tepidarium, je serais née à tes désirs. Le fluide de joie chez le jeune homme était calme et propice à l'environnement. La serveuse interrompit le plus doucement possible l'heureux moment ; alors en cuisine on entendit, au loin, crier : " Deux bavettes purée ! Et une bouteille de Chardonnay ! " 
 



LOUIS
 


Les reprises étaient ses idées fixes. La place du village était vide, l'affluence de la foule se faisait entendre au détour des rues. Il restait peu de temps avant que sa concentration soit réduite à néant. Les derniers précieux instants allaient s'envoler. Il avait réussi à jouir de l'unité, il avait atteint quelques hauteurs non négligeables, quoique le haut de l'échelle se perdait de vue. L'ascension était enivrante, à la fois Louis devait faire preuve de sagesse, et lâcher la bride de toutes les problématiques.

La cohorte de villageois écrasa ses sages prétentions. Les symboles, néanmoins, étaient dignes, car ils le sont toujours. Il laissa ses yeux vagabonder ; plus que les physiques et les démarches, ce qui éveilla sa curiosité fut les humeurs. La jeune fille songeuse, que des carcans indomptables violentaient, invisibles aux yeux de tous, étaient bien trop visibles aux yeux de Louis, à cela, il ne pouvait rien. L'homme élégant, à qui rien ne résistait. La femme de trente ans qui semblait engoncée à ses peurs. Et la libre éclatante qui éblouit Louis. Comme prévu, tous disparurent, et ainsi, aux yeux de Louis les signes se firent rares. À ce moment précis pouvaient prendre place les vrais plaisirs.

Ses yeux chassaient le paysage en quête de mystère, prunelles bleues trop sûres d'elles et conscientes de leurs propres excès. Les deux joyeux cyprès laissaient libre un horizon composé de champs, collines et terres verdoyantes. Le midi avait des entêtements et des empâtements qui collaient à la peau de Louis. Les vapeurs qu’exhalait la terre s'insinuaient à travers tout son corps, il n'y avait d'échappatoire pour personne.


La serveuse pulpeuse (nouveau signe) posa un citron pressé sur la table de Louis ; par le mouvement fluide elle déposa, je crois, ses douceurs et ses caprices. Louis feignit de ne rien sentir, il ne faisait que retarder l'instant, il laissait à la patience ses droits, assez tôt viendrait le moment de parler à la jeune femme, brune aux yeux bleus.

Les anges battent des ailes au moindre, à l'infime mouvement d'orgueil ; leur pureté n'admet aucune noirceur. Ils veillent les purs et leur rendent les faveurs auxquelles ils ont des prétentions. Cette idée traversa Louis comme une évidence. Sa nouvelle sagesse mûrissait et il savait qu'en ce monde tout mûrit. Peuplés d'anges clairvoyants et de mauvais anges, les corps et les esprits étaient à leur guise malléables.

Louis aspirait à la pureté. Les chutes étaient d'autant plus violentes que ses transports étaient excessifs. Par le passé, Louis se sentait appartenir à tout le monde, son corps était place vacante à libre disposition, souvent il s'en était amusé, souvent il en avait souffert. Louis avait vingt-cinq ans. Ces données appartenaient au passé, il avait réussi à mettre en place les cloisons nécessaires à son épanouissement. L'espace personnel qu'il s'était créé était inaccessible aux autres, il avait quelque part protégé une part de lui-même, la muraille était de marbre. Conséquence de son ultra malléabilité adolescente et de sa sensibilité exacerbée.

Ce carré de marbre était le socle du solide édifice. Aux étages supérieurs, les impressions extérieures avaient droit d'entrée. Le socle était le cœur qui vibrait et qui insufflait la vie à Louis. Cette part de lui même qu'il avait rendue inaccessible le faisait paraître mystérieux aux yeux de certains, là encore le mystère était le plaisir malin de Louis. Le citron pressé était frais. Le soleil couvait le bleu irréel et dégradé du ciel. Le bleu du ciel fascinait Louis. Lentement, les nouvelles théories mûrissaient, lentement, les reprises le secouaient. Son apathie avait été temporaire et réfléchie. À la fois, plein de sagesse et de réflexion, Louis foudroyait ses propres créations, par plaisir et par curiosité. La vie était pour lui un jeu immense et fabuleux ; plus son esprit créateur prenait conscience de ses possibilités, plus ses jeux grandissaient. Son ange fit irruption au cœur même de ses réflexions, il réclamait le corps de la brune pulpeuse. Alors, le regard de Louis glissa et se fixa sur le visage parfait de Julie. Elle rougit. Il insista. Elle trembla. Il se leva. Elle s'arma. Il s'excita.
La jeune femme voluptueuse et blanche. Alors, en Louis, s'étala cette longue fascination :

Les voix étant mortes, les rapports devinrent nouveaux. La véraison de ses réflexions avait de nouvelles formes, non déplaisantes et qui laissaient présager des ententes futures. Les étés trop brûlants d'espérance lui revenaient en mémoire, et il sentait les possibilités de parvenir à ces brûlures à nouveau. Ces brûlures étaient le sel, elles étaient l'essence qui comprimaient les vitalités. Les jouissances de l'observateur désormais étaient siennes, car elles étaient pleinement contrôlées. Et suivait l'acte délibéré, à but de tendre à la libération de la pensée. Ce vaste programme l'entraînait et l'excitait, c'était évident. Les voix étant mortes, de nouvelles prirent siège. Elles campèrent largement, visionnaires elles fascinaient les bienveillances.
 
 


IRUS
 



Irus avait des ardeurs. D'heure en heure, flots caressants et impétueux. Découpé et scindé, Irus avait l'œil du faucon qui se juge. Ses yeux verts néanmoins dardaient d'étranges oraisons. Il semblait, à l'observer ainsi, que son mystère n'avait aucune résolution ; eût-il trouvé la rouge clef aussitôt il l'aurait dédaignée.

Je pense qu'en son for intérieur, le plus grand souhait d'Irus était la fusion avec la clef rouge, la fusion à jamais définitive qui effacerait l'ancienne rupture. Irus avait été possédé par la vieille chimère de Rimbaud, explorer son corps et ses fatalités, connaître son esprit jusque s'en détacher. Son corps, outil d'expérimentation, devait pénétrer les éléments avec ténacité, les limites n'avaient pas lieu d'être. Cette chasse érudite à la connaissance devait mener ailleurs, car tout le monde sait que la vie est ailleurs. 


Ses vastes yeux appelaient à un passé perdu, proche et lointain. Son esprit commençait à entamer les amorces, Irus visionnait en lui des extases, d'ailleurs il s'interdisait les idées noires. Et après… Et après… Et après… Cette voix inquisitrice et royale s'éleva au loin un soir d'été. Irus, fidèle à ses principes, écouta la voix et l'endroit qu'il atteint n'était certes pas la réponse, car il n'y avait pas de réponse. Si réponse il y eût, c'était celle de son ami Silvio, qui le projeta violemment à terre, et après ce choc furieux Irus appréhenda d'une tout autre manière la question redondante.

Le pantalon de velours vert d'Irus s'émancipait aisément entre le large fauteuil qui recevait le jeune homme et le pouf qui accueillait les jambes croisées. Ses cheveux collaient à son visage et formaient des bordures sinueuses ; en réalité son menton était l'esquisse finale du tableau.

La rigueur qui l'animait, le doute qui le détruisait. Au coin fumait une assiette délaissée, pour ma part j'aurais vécu dix siècles noyé dans la crème de cette blanquette de veau, au coin s'exhalaient les mauvais anges d'Irus. Leurs œillades étaient singulières, mais si délicieuses. Quand le jeune homme déplia ses jambes et se hissa à la verticale de deux mains assurées, alors apparut l'ange d'Irus. Le corps d'Irus aima l'ange; d'ailleurs la norme voulait qu'on aimât ses anges, c'était poli et bien vu.

- Suis-moi, dit l'ange.


Et l'écharpe rouge venue des Indes virevolta autour du cou du jeune homme, soutenant ainsi ses rigueurs et son optimisme. L'ange posa sur les pavés une canne en bois verni, Irus posa sur les pavés ses talons biseautés. La prunelle verte d'Irus, au contact violent des assauts lumineux, se rétracta, une fine aiguille rouge se glissa un chemin au centre de la pupille. Alors, agilement, Irus arrêta une jeune femme, en effet la courbe de ses seins mettait en valeur ses joues. Tous les passants s'arrêtèrent et ils étaient nombreux ce jour-là, ils fixèrent le jeune homme, l'ange et la jeune femme. Ces derniers ne prêtèrent nulle attention à ces regards étrangers.

C'est tout naturellement que la jeune femme posa délicatement une cigarette rouge entre les lèvres du jeune homme, et qu'elle alluma cette dernière à l'aide d'une pomme blanche. D'ailleurs ni Haydée, ni Charlotte n'auraient réprouvé ce geste raisonnable. Au loin… mais si proche, le théâtre de l'Eau affichait sa splendeur moderne rêvée des Anciens, le théâtre de l'Eau sauta dans l'espace et attira l'ange, l'ange attira Irus, Irus attira la jeune femme et tous trois, ils connurent le rêve de Rimbaud.

C'est très simple et très pervers à la fois. Je crois que l'esprit de Rimbaud avait eu un vice. Par curiosité, il s'était aventuré auprès de deux jeunes corps. Simplement, le fait est que l'esprit de Rimbaud n'était pas visible, ni même perceptible. La chambre blanche, perchée à flanc de verdure, était dotée de parois au rouge à jamais rutilant. Au centre de la pièce se dressait le lit à baldaquin sur lequel se tenaient deux corps nus qu'assommait un sommeil implacable ; à part Haydée et Irus, je ne vois pas qui d'autre aurait pu jouer ce rôle.

Au-dessus des deux innocences dénudées flottait la pomme blanche, elle laissait couler un liquide rouge de son cœur; le sein prophétique d'Haydée réclamait ce jus. Irrémédiablement la pomme blanche vola en éclats et laissa ainsi connaître sa mesure, immense et satanique. Le liquide jaillit par flots, et réveilla Irus.

Les coups de reins qu'assénaient Irus étaient précis et millimétrés. Le visage d'Haydée se convulsa et se détendit de manière câline et sensible. Les convulsions nerveuses atteignirent les pieds émotifs de la jeune femme. Les mains d'Irus faisaient faux pas à son esprit, elles s'arrogeaient une autonomie qu'en fin de compte personne n'eût trouvée déplacée. Irus et Haydée ne cherchaient pas les plaisirs vulgaires ni les sensations égoïstes. Cet acte semblait relever d'une mystique ancienne très peu répandue.

Irus sentait bien qu'il devait s'étendre à Haydée, qu'il devait incorporer sa propre pensée à la pensée du corps d'Haydée, vice versa, la pensée spirituelle d'Haydée devait trouver un chemin à travers le corps étranger qui la pénétrait. Ce dernier était accueilli avec toutes les bienveillances qu'on lui devait. Irus se prit à lécher la nuque de la jeune femme, sa langue recevant les soubresauts des nerfs et les mouvements infimes du satin. Une brusque fatalité s'abattit et les deux corps s'affaissèrent. Alors Irus s'évada, contrées sauvages et inconnues; la jeune femme tenta en vain de le ramener à des espaces plus communs. Irus avait voyagé si loin que ses yeux évoquaient à peine une vie intérieure.

Au tour de la jeune femme de vouloir s'évader à la réalité, et au tour du sofa rouge de recevoir Irus. Violemment, comme pris de folie, Irus s'empara de la clef rouge et l'enfonça au plus profond du sexe d'Haydée ; la clef disparut et réapparut sur la langue d'Haydée. La manœuvre avait échoué, Irus savait bien pourquoi. L'essence de la clef rouge éclaboussa les blanches parois. Un flash et Charlotte apparut nue au côté d'Haydée. Un flash et les deux jeunes femmes s'évaporèrent.


RAPHAËL
 


Raphaël arpentait de long en large l'espace, du salon aux pièces les plus recluses de l'appartement. Les fins mouvements qu'opéraient ses yeux répondaient aux saccades violentes de ses pensées. Le vent s'engouffrait à travers les couloirs et soulevait l'impureté des airs. Passant et repassant aux mêmes endroits, les nerfs du jeune homme sentaient bien que le relâchement était proche ; mais le plaisir devait connaître l'attente. Les stores laissaient entendre les rumeurs sourdes de la ville de désordre, la lumière blanche venait frapper la fumée d'une cigarette éteinte. La vibration ambiante était créée des envies de Raphaël. Le spasme qui secoua son corps lui ordonna de ralentir la cadence ; à l'évidence le verre de vin rouge que Raphaël avala d'un trait ne pouvait qu'être bénéfique. Plus loin, Charlotte et Haydée jalonnaient l'atmosphère de leur douce présence, Haydée à la robe blanche, Charlotte à la robe verte. Il ne manquait plus qu'Irus dont l'arrivée devait être imminente.


Je vous vois trop bien… Vous ne me laissez pas assez d'espace, proférait impérieusement Raphaël. Extérieurement se déchaînaient les chimères des malices, intérieurement les rages des sacrifices. La veille, la voix lui avait murmurée pardon, Raphaël savait à quoi ce pardon était dû.
Armé de ses indulgences les plus pures, il s'éveilla à la lumière.
Raphaël quitta les lieux de manière presque indécente, ni les jeunes femmes ni Irus qui le croisa dans le corridor ne le virent ; c'était un des dons multiples que possédait Raphaël. Ce qu'Irus fit avec les deux jeunes femmes, il est bien trop aisé de le deviner et trop commun de le peindre, au détail près que les épines dorsales d'Haydée et de Charlotte se firent lécher et tressaillirent de plaisir.

Raphaël, une fois dehors, se trouva face à face avec lui-même, à la différence que le nouveau Raphaël était plus jeune de quatre années. Un sentiment de haine indicible s'empara du jeune homme, auquel se mélangea une profonde admiration envers la beauté juvénile. Était-il vrai que ce fut lui ? Non, il se connaissait, c'était chose impossible. Le double disparut, imprégnant l'esprit de Raphaël d'une trace fugace. Une fissure et Charlotte et Haydée apparurent torse nu à la fenêtre ; une incantation et elles fusionnèrent. Raphaël avala Irus et remonta à l'appartement.
En ouvrant la porte, c'était un silence de plomb et une inquiétude sexuelle, je crois que Charlotte avait pris le dessus, elle avait d'Haydée ses mains fantastiques. Charlotte et Raphaël se fixèrent l'instant d'une éternité, un vent onirique souffla entre leurs deux visages ; ils s'élancèrent l'un vers l'autre et se reconnurent ainsi comme frère et sœur. Raphaël aima la jeune femme ivre de liberté ; fatalement ils se complétaient.

Les suaves imprécations que Raphaël glissait à l'oreille de Charlotte évoquaient en elle un temps à jamais perdu, subitement les anciennes sensations la pénétrèrent follement. Les visions du jeune homme avaient fondu. Charlotte maîtrisait les consolations et les remèdes savants. Le lit rouge remua, la pomme blanche cracha la clef rouge, Raphaël d'instinct la saisit et vengea Irus. Il pénétra le sexe de Charlotte avec la clef rouge. Les yeux de Charlotte prirent une teinte sans pareille, elle connut la cristallisation. Je crois que Charlotte avait réussi la fusion avec la clef rouge. Raphaël était étendu sur le corps de Charlotte, qui palpitait tendrement, tandis qu'Irus crachait des folies.

Un papier de soie se dégagea timidement de la poitrine de Charlotte, on pouvait y lire, écrit en caractères minuscules :
 
 



J'ai senti un Génie qui ne demandait qu'à vivre.
Alors j'ai cherché les moyens de lui donner vie.
Quand je trouvai, je fus écrasé par Sa vision.
Il avait pour fidèles compagnons la joie et le bonheur, acolytes éternels.
Puis il s'en est allé, notant ainsi que pour l'atteindre, il fallait le vouloir.
Ainsi, il m'indiqua la voie, et je sais désormais où guider mes pas.

Amorgos, juin 2013. Arles, juillet 2013